Le père Benoît Lacroix entre dans la nuit étoilée

Le père Benoît Lacroix fut théologien érudit doublé d’un médiéviste, d’un exégète de l’oeuvre de Saint-Denys-Garneau, d’un amant de la nature, d’un philosophe, d’un fou de la vie, d’un spécialiste de la langue française, longtemps grand joueur de tennis.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Le père Benoît Lacroix fut théologien érudit doublé d’un médiéviste, d’un exégète de l’oeuvre de Saint-Denys-Garneau, d’un amant de la nature, d’un philosophe, d’un fou de la vie, d’un spécialiste de la langue française, longtemps grand joueur de tennis.

Ses yeux bleus pétillants, son sourire lumineux, sa faculté de remettre en question le long règne et les excès du clergé au Québec lui avaient attiré le respect et l’amour collectifs. Le père Benoît Lacroix, baptisé sous le prénom de Joachim, hospitalisé depuis quelques jours pour une pneumonie, est décédé dans la nuit du 2 mars. Actif jusqu’au bout, l’érudit et grand communicateur qu’il fut avait publié à 100 ans en novembre dernier le recueil de réflexions Rumeurs à l’aube (Fides).

En cette ère de laïcité triomphante, ce dominicain aura presque fait goûter l’Église aux Québécois les plus réfractaires, rare prêtre à avoir autant investi l’espace public en abordant la spiritualité avec humour, ouverture d’esprit et humanisme, allergique à tous les dogmatismes qui enferment l’esprit dans une cage et le tuent.

 

« À la brunante, il faut savoir intégrer l’ombre, en attendant la nuit qu’on espère pleine d’étoiles », écrivait-il en 2012. Sa curiosité, son hyperactivité et sa foi profonde avaient maintenu sa longévité, sans déclin intellectuel, avec une ironie au coin de lèvres et de l’oeil. « Ma vieillesse est une amie qui m’attend chaque matin comme la lumière », confiait-il à son amie Josée Blanchette, chroniqueuse au Devoir. Et « l’effet de l’âge sur la réflexion, c’est qu’on accepte mieux que les autres soient ailleurs ».

C’est un grand homme qui disparaît, en tunique ou en col roulé. Et un sage pour qui le sacré et la culture se complétaient dans l’harmonie des sphères.

Le père Benoît Lacroix fut un oiseau rare et précieux sous nos cieux, théologien érudit doublé d’un médiéviste, d’un exégète de l’oeuvre du poète Saint-Denys Garneau, d’un amant de la nature en contemplation du fleuve et des oies en envol, d’un philosophe, d’un fou de la vie, d’un spécialiste de la langue française, longtemps grand joueur de tennis. Il fut aussi une voix à la radio Ville-Marie, jusqu’à tout récemment, au rendez-vous d’une sagesse à prodiguer quant aux enjeux contemporains, de l’immigration aux familles reconstituées, en passant par la violence et les spasmes d’en finir.

Sa devise: carpe diem (profite du jour). Son souhait : « Que le Québec devienne de plus en plus francophone dans sa langue et universel dans sa culture. »

Le Devoir a publié de 1987 à 2010 ses éditoriaux de Pâques et de Noël, autant d’invitations à plonger en soi pour y trouver l’espoir et la générosité de vivre, par l’oecuménisme et les bras grands ouverts à l’autre.

Les racines d’un homme d’esprit

Juché sur son siècle, ce prêtre dominicain aura vu neiger sur sa paroisse et sa société. Il avouait avoir vécu comme un vrai deuil la perte de sa chaire d’enseignant au Centre d’études médiévales de l’Université de Montréal après 40 ans de pratique. Il aura publié au long de sa vie une quarantaine d’ouvrages à teneur théologique, philosophique, littéraire et historique.

 

Ses racines rurales (il est né dans la ferme de son père, Caïus, dans un rang de Saint-Michel-de-Bellechasse) lui maintenaient les pieds sur terre, en plus de lui avoir donné le sens du travail qui n’attend pas, à Noël et à Pâques non plus. À 12 ans, dans le Québec de 1927, en un cri de rébellion, il ne voulut plus travailler sur la terre paternelle ni poursuivre ses études. Son père ne l’entendait pas de cette oreille : « Que ça te plaise ou non, tu iras au pensionnat. Le pays a besoin de toi. Moi pas ! »

Il a fait son cours classique au Collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, entra au noviciat des Dominicains à Saint-Hyacinthe. Benoît Lacroix devait enseigner au Centre d’études médiévales de l’Université de Montréal, entre 1945 et 1985, être professeur invité aux universités de Kyoto, de Butare, de Caen, etc. En 1981, il quittait l’enseignement pour se consacrer à la communication tous azimuts.

Il adorait les films de Bernard Émond, la poésie du conteur Fred Pellerin, les chansons de Gilles Vigneault et la musique classique, mais se sentait hérissé par un certain humour vulgaire. La culture constituait à ses yeux l’avenir d’un Québec qui aurait intérêt à s’inspirer du meilleur apport de l’immigration.

Ce disciple de Teilhard de Chardin ne se considérait pas comme un mystique, mais précisait trouver son inspiration dans un catholicisme de dialogue avec la science, la culture populaire et les autres confessions spirituelles. Presque animiste dans sa conviction que le divin se pose partout : dans une herbe, un regard, un nuage au loin.

« La religion a été et peut encore être trop puissante », confiait-il au Devoir, avant d’ajouter : « La laïcité ne me fait pas peur, elle est positive : avant d’être catholique, juif, musulman, je suis laïque. » Et aussi : « Pour mieux connaître ma religion, j’ai besoin de connaître les autres, aussi bien l’islam que le bouddhisme. » À ses yeux, l’Église n’était pas là pour s’immiscer dans la vie privée des gens, mais pour accompagner leur quête de sens, qui passe beaucoup par le don. « Notre forme obsessive du catholicisme ne pouvait plus durer », avouait-il.

Dans son recueil d’entretiens La mer récompense le fleuve : parcours de Benoît Lacroix, publié en 2009 chez Fides, il abordait les aspirations de son peuple. « Pour être un meilleur pays, le Québec devrait chercher aussi à élargir les lieux de sa pensée… et de ses rêves, et s’asseoir avec les autres francophones d’Amérique pour recréer une nouvelle unité politique, mais sans partisanerie exagérée. »

Jacques Grand’Maison commentait déjà, au moment où lui était attribué le prix Léon-Gérin en 1981, l’apport de Benoît Lacroix : « L’un des meilleurs témoins, au Québec, à titre de médiéviste et d’historien, de la tradition intellectuelle qui a façonné la pensée occidentale. » Un grand homme de coeur aussi, la plume préférée parmi toutes celles qu’il porta à son chapeau.

20 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 2 mars 2016 11 h 57

    100 gratitudes

    Rendons grâce à la Vie pour nous avoir comblés de la présence d'une telle personne!

    Père Lacroix, vous avez fait tellement honneur à notre Humanité.

    Gratitude infinie.

    Il vous reste maintenant à constater si vos croyances sont conformes au réel, à la réalité ... Si oui, faites signe.

  • Yves Alavo - Abonné 2 mars 2016 12 h 34

    Le Maître de conscience de notre génération

    Il est né, le Père Benoît Lacroix en 1915, il aurait eu bientôt 101 ans. Au cours des 40 dernières années, depuis mes études à l'UDM et ma vie, celle de ma famille, les premières années comme paroissien de St-Albert-le-Grand, nous y avons vécu et développé nos liens avec une communauté extraordinaire au sein de laquelle des femmes et des hommes, unis par la FOI et partageant la charité et l'humilité ont créés solidarité et collaboration authentiques par une mise en commun de leur vérité humaine et spirituelle. Benoît Lacroix et plusieurs autres Dominicains ont animé ce foyer œcuménique. Avec plusieurs autres collègues, elles et eux aussi, serviteurs de l'État et des citoyens, nous avion déjà au milieu dessinées 80', une coordination de concertation qui souvent demandait au Père Lacroix, conseils et avis. Toujours il nous a permis, nous a aidé et il a insufflé l'esprit de liberté et de miséricorde face aux dilemmes dans lesquelles nous étions comme gestionnaires de programmes. Vous ne vous trompez pas si vous servez la communauté, si vous êtes au service des citoyennes et des citoyens, si vous agissez et êtes imputables, intègres et humbles. Père Benoît Lacroix a toujours su nous mettre en prière, nous tourner vers l'Essentiel, nous aidez à faire notre devoir de service avec enthousiasme, à résister aux appels de la corruption et aux attaques de la collusion. La prière a sauvé ainsi les intérêts des citoyennes et des citoyens. Nous avons agi avec courage, avec intégrité et avons grandi considérablement, au point de trouver au plus profond de nous, des resources insoupçonnables pour garder dignité et fierté au cours de la décennie des abus de biens collectifs et des excès de perversion narcissique qui ont gangréné les dispositifs d'appel et d'octroi des contrats publics. C'est une oeuvre de service citoyen et de grande générosité, de discrétion et de sacrifice total, que le Père Lacroix a accompli, des années durant en écoutant, partageant et en étant ouvert, disponib

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 2 mars 2016 14 h 36

      Quelle phrase que la suivante:"Vous ne vous trompez pas si vous servez la communaute,si vous etes au service des citoyennes et des citoyens,si vous agissez et etes imputables,integres et humbles." J-P.Grise

    • Nicole Ste-Marie - Abonnée 5 mars 2016 09 h 40

      Enfin un érudit québécois, fantastique.
      Théologien, philosophe, médiéviste, essayiste. Docteur en sciences médiévales, Benoit Lacroix poursuivra des études à Paris, Harvard et Cambridge.

      Un carré Rouge. Voilà, enfin un homme intelligent qui a su mettre en valeur les études. Pas un Charest ou un Couillard, un Lacroix. Un homme qui s'est positionné en faveur des connaissances plutôt que de l'argent.

      Entré chez les frères en 1936, et ordonné prêtre en 1941. Les prêts et bourses de l'époque devaient être très généreux. Théologie et philosophie pour débuter.
      Un médiéviste. Un historien spécialiste du Moyen Âge. Il s'occupera d'histoire politique, sociale, culturelle, religieuse, littéraire, etc.
      Sciences que les libéraux jugent inutiles aujourd'hui. M. Lacroix propagea ses connaissances partout dans le monde. Il fut enseignant sur plusieurs continents dans des institutions d'enseignement supérieur.

      Avec toutes ses connaissances, il devait être un carré rouge, sinon où a-t-il pris son argent pour toutes ces études ?

      Avec sa disparition, fini les élites québécoises. On coupe dans l'éducation. Les étudiants Québécois seront dorénavant du " cheap labor" pour les entreprises du plan nord.
      Que de cerveaux sacrifiés.

  • Colette Pagé - Inscrite 2 mars 2016 15 h 23

    Un homme bon et attentif aux autres qui aimait la Vie.

    La mort de cet homme simple mais érudit nous renvoit à nos valeurs et à nos modèles comme québécois.

    Après avoir célébré avec faste le décès du mari d'une chanteuse, aussi illustre soit-elle, quel traitement le peuple québécois accordera-t-il à cette personne hors norme comme le Père Lacroix qui a accompagné la modernité du Québec. Un homme bon, grand intellectuel, qui ne jugeait pas mais était à l'écoute, nous manquera.

  • Yves Graton - Abonné 2 mars 2016 17 h 14

    funérailles d'État

    Je ne peux croire que cet humaniste soit moins important que le Rocket, le Grand Jean et Gaston Miron .

    • Yvon Bureau - Abonné 2 mars 2016 20 h 34

      Totalement du même avis. Je seconde.


      Avec humour, comme lui l'aurait fait : Funérailles d'État ... de Grâces!

    • Georges Tissot - Abonné 3 mars 2016 18 h 49

      Totalement d'accord. Qu'est-ce qu'on attend?

  • Michel Lebel - Abonné 2 mars 2016 17 h 36

    L'homme de Saint-Michel-de-Bellechasse

    Un grand homme nous quitte. Il aura marqué plus d'uns au Québec. Mais avec ses livres et ses nombreuses entrevues, son esprit reste; c'est l'essentiel, et en allant dans le Bas-du-Fleuve, je penserai plus que jamais à lui en m'arrêtant à Saint-Michel-de-Bellechasse, son village natal qu'il a tant célébré. Requiescat in pace, mon père.


    Michel Lebel