Enrichir la sève d’une nation

L’équipe qui travaille avec le Népalais Shyam Suwal cherche à créer un super sirop d’érable en étudiant les meilleures molécules de l’arbre.
Photo: Aleksandar Nakic / Getty Images L’équipe qui travaille avec le Népalais Shyam Suwal cherche à créer un super sirop d’érable en étudiant les meilleures molécules de l’arbre.

Ce texte s’inscrit dans la série Un hiver avec Félix Leclerc qui, jusqu’au 21 mars prochain, explore des mutations, des perspectives, des enjeux sociaux, politiques ou culturels du Québec contemporain tout en faisant un clin d’oeil à l’artiste. Aujourd’hui, la diversité culturelle pour développer l’emblème du Québec, sur l’air de L’hymne au printemps.
 

Les bourgeons sortiraient-ils les humains de la mort ? Quand viennent les sucres et la lumière, des chercheurs de l’Université Laval trouvent le salut par les arbres.

 

Shyam Suwal fait partie de cette équipe en voie d’enrichir le sirop d’érable, grâce aux meilleures molécules de l’écorce et des bourgeons. Arrivé du Népal en plein hiver il y a quatre ans, il ne connaissait ni cette sève, ni le printemps nordique.

Quand le jeune homme est débarqué pour réaliser son doctorat sur le crabe des neiges, il n’avait pas tout à fait compris que ces bestioles ne marchent pas sur le manteau immaculé. « Je voyais de la neige partout, c’était vraiment blanc, mais pas de crabes », rigole-t-il aujourd’hui.

Maintenant passé au post-doctorat, ce Népalais de 31 ans offre un condensé du Québec actuel, où la diversité culturelle côtoie la recherche scientifique de pointe, où l’histoire d’un fluide emblématique pointe vers son futur.

Divers scientifiques distillent depuis quelques années déjà les propriétés antioxydantes de ce philtre rustique. Sa molécule prodige nommée « québécol », sans équivoque possible sur son origine, a récemment révélé des propriétés anti-inflammatoires importantes.

Mais si le précieux liquide prend de la puissance en goût boisé et en polyphénols, ces fameux antioxydants, Shyam Suwal pourra en être tenu responsable. Avec trois autres étudiants étrangers, ils ont extrait, caractérisé et isolé des molécules prometteuses de l’érable rouge et de l’érable à sucre.

« On sait que les Amérindiens faisaient des infusions, surtout avec l’écorce, peut-être aussi les bourgeons. Les recherches sont souvent basées sur l’histoire », détaille-t-il.

Les manipulations en laboratoire sont structurées autour du doctorat d’un autre Népalais, Sagar Bhatta. Elles devraient culminer avec un produit ingérable, un type de petite poudre anticancer à être dissoute dans le sirop ou dans les aliments conventionnels.

Le résultat bousculera les orthodoxes du sirop d’érable, avertit le jeune homme. « Ce sera plus santé, c’est ça le but ! Et ça changera le goût aussi et la couleur », pour le mieux croit-il, « pense à l’odeur du bois et au sucré du sirop, c’est exactement ça ».

La science des aliments, première spécialité de M. Suwal, s’associe à celle du bois et de la forêt, département qui chapeaute ces recherches. Il s’agit ainsi de trouver par la même occasion une utilité aux résidus de foresterie, dont l’écorce. La lignine qui y est présente pourrait par exemple être utilisée en tant que source d’énergie ou produit d’amendement des sols forestiers.

En décrivant cette boucle qui se boucle, M. Suwal retourne à ses crabes. « On n’en mange que 60 à 70 % et le Canada est le plus grand producteur de crabe des neiges dans le monde, alors 30 % de millions de tonnes, ça fait beaucoup de déchets ! », détaille-t-il.

Attendre son printemps

Défricheur d’un nouveau « sirop du pays » peut-être, il fait aussi figure de pionnier chez lui : premier de sa famille à décrocher un diplôme universitaire supérieur, il est aussi le seul à être parti du Népal. « Ma nièce me suit maintenant et je l’encourage. »

Son exil est-il une forme d’hibernation où les souvenirs du pays natal sont ses « seules joies pour passer le temps » comme dans l’hymne de Leclerc ? De son pays d’origine, il n’a pas perdu la réserve de ses habitants. Le trentenaire ne s’épanche pas longtemps quand il raconte que le gouvernement a refusé un visa de touriste à sa femme, restée au pays.

Les étudiants étrangers comme lui sont la sève de la recherche scientifique à l’Université Laval, indique-t-il. Pourquoi ces vies en orbites et pas des Québécois ? « Ils préfèrent travailler. Nous n’avons pas nécessairement ces opportunités », nuance le Népalais dans un très bon français.

Malgré deux ans et demi à Toulouse, en France, c’est ici qu’il a « switché au français », dit-il sourire en coin.

M. Suwal se tient loin des débats linguistiques et préfère célébrer la diversité. « Ça fait plus de six ans que je suis parti, j’ai tellement changé. Je connais plein d’autres cultures dont j’ignorais l’existence. C’est normal que mes parents me trouvent un peu étrange ! » Et des amis du pays ? Le lien est plus long à faire avec les Québécois : « On dirait qu’ils ne veulent pas déranger, alors ils ne viennent pas nécessairement nous parler », croit-il.

L’Université Purdue, aux États-Unis, a retenu sa candidature pour un autre post-doctorat, ce qui fait qu’il voguera bientôt vers le sud. Mais c’est ici qu’il voudrait s’établir, pour être chercheur ou professeur. Et le Népal ? « Mon choix de repartir est à 30 % environ », illustre-t-il.

À l’instar du québécol, qui ne se retrouve pas dans l’eau d’érable mais se crée pendant la fabrication du sirop, l’identité de Shyam Suwal se synthétise au fil du temps.

Il espère avoir l’occasion de retourner percer tous les secrets des cabanes à sucre, de l’entaillage, à la récolte de la sève puis à sa concentration par évaporation. Il y a découvert la musique traditionnelle québécoise, la percussion des cuillères et les oreilles de crisse (qu’il n’aime pas). Il espère retourner arpenter la route 138 vers le fjord du Saguenay, pour ses courbes et ses (petits) vertiges qui lui rappellent son pays natal.


L’hymne au printemps

(Paroles et musique par Félix Leclerc)

Les blés sont mûrs et la terre est mouillée
Les grands labours dorment sous la gelée
L’oiseau si beau, hier, s’est envolé
La porte est close sur le jardin fané…

Comme un vieux râteau oublié
Sous la neige je vais hiverner
Photos d’enfants qui courent dans les champs
Seront mes seules joies pour passer le temps

Mes cabanes d’oiseaux sont vidées
Le vent pleure dans ma cheminée
Mais dans mon coeur je m’en vais composer
L’hymne au printemps pour celle qui m’a quitté

Quand mon amie viendra par la rivière
Au mois de mai, après le dur hiver
Je sortirai, bras nus, dans la lumière
Et lui dirai le salut de la terre…

Vois, les fleurs ont recommencé
Dans l’étable crient les nouveau-nés
Viens voir la vieille barrière rouillée
Endimanchée de toiles d’araignée

Les bourgeons sortent de la mort
Papillons ont des manteaux d’or
Près du ruisseau sont alignées les fées
Et les crapauds chantent la liberté
Et les crapauds chantent la liberté…
1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 29 février 2016 04 h 50

    Que Monsieur Suwal continue...

    « On dirait qu’ils ne veulent pas déranger, alors ils ne viennent pas nécessairement nous parler »
    Que Monsieur Suwal continue de nous bousculer ainsi. Voilà mon souhait aujourd'hui.
    Son oeil enrichie notre culture (et notre fierté aussi...).
    Son coeur nous fait donc ainsi, déjà, une déclaration d'amour.

    Vous êtes entièrement des nôtres, Monsieur, puisque vous ne vous enfermez pas à mépriser nos étonnants, mais parfois tendres aussi, particularismes.