L'abbé Pierre aux Français: «Malheur à nous, les gens heureux»

Paris — Le très populaire abbé Pierre a une nouvelle fois, cinquante ans après son «appel à la bonté» du 1er février 1954, tancé les «gens heureux», dont l'égoïsme empêche de vivre «les plus faibles», et leur a demandé, hier à Paris, «d'imposer aux élus et au gouvernement» une autre politique.

Devant quelque 6000 personnes, selon son association caritative Emmaüs, l'abbé, âgé de 91 ans, a lu d'une voix ferme un texte qu'il avait rédigé le matin, dans l'urgence, comme il aime à le faire, ajoutant ainsi une touche personnelle et forte à l'«appel du 1er février 2004» lu auparavant par les compagnons et militants d'Emmaüs.

«Malheur à nous, gens heureux, a-t-il dit, qui, bien sûr, ne veulent point faire de mal "aux autres", mais qui savent faire comprendre à leurs élus que soient servis d'abord leurs plaisirs de vivre, avant que soient donnés aux autres les moyens de vivre.»

«Vous qui possédez des locaux vides et habitables et réussissez à empêcher les réquisitions que permet la loi, vous qui, sur des terrains à bâtir, proches de votre domicile confortable, faites que soient refusés les permis de construire des logements sociaux [...] malheur à vous, à nous, car beaucoup des nôtres agissent ainsi...»

Il a appelé à «faire un autre choix», celui de la solidarité, et «à imposer aux élus» cet autre choix.

Auparavant, il est arrivé, sous les applaudissements de la foule de compagnons, militants venus l'entendre, en imperméable gris et marchant avec une canne, soutenu par ses proches mais visiblement en pleine forme.

En présence du maire de Paris Bertrand Delanoë, entouré des responsables d'une dizaine d'associations humanitaires, solidaires de l'appel, il a écouté ses «compagnons», assis sur l'estrade, devant le musée de l'Homme qui accueille, tout le mois de février, une exposition Emmaüs sur la pauvreté.

Pouvoirs publics interpellés

À tour de rôle, ils ont appelé à une «mobilisation citoyenne» et à l'interpellation des pouvoirs publics: «Nous vivons dans une nation riche, mais qui laisse des millions de chômeurs de côté. Cessez de vous sentir impuissants devant tant de souffrances. Trop facile d'attendre et de compter sur les autres ou sur l'État. Nous vous appelons à passer à l'acte. Pour éviter que notre inaction ne devienne un crime contre notre humanité. Ce n'est pas à nos gouvernements de nous dire comment être solidaires. C'est à nous de leur montrer la société que nous voulons.»

L'un après l'autre, les responsables d'Amnesty International, de l'Armée du Salut, d'ATD-Quart-Monde, d'Envie, de la Fédération entraide protestante, de France-Bénévolat, des Restos du Coeur, de Médecins du Monde, du Secours catholique, du Secours populaire et de Solidarités nouvelles contre le chômage, ont évoqué, les «dégâts humains, les souffrances» qu'entraînent la crise du logement, le chômage ou la pauvreté.

Au même moment, à quelques centaines de mètres de là, de l'autre côté de la Seine, deux cents personnes entamaient, à l'appel de Droit au logement (DAL), l'installation d'un campement avec duvets et sacs de couchages sur l'Esplanade des Invalides afin de protester contre la promesse, toujours non tenue, de relogement avant Noël 2003 de 500 familles mal logées, faite au DAL par le ministre délégué à la Ville, Jean-Louis Borloo, le 22 octobre.

L'abbé Pierre a plaidé hier pour l'économie solidaire et le droit au logement pour les plus pauvres auprès du président Jacques Chirac, qui l'a reçu pendant une heure environ au palais présidentiel de l'Élysée. M. Chirac a félicité l'abbé Pierre pour l'appel à la mobilisation qu'il venait de lancer, a indiqué l'Élysée.