Au nom du legs cinématographique de Jutra

Image tirée du film «À tout prendre». Le long métrage met notamment en scène Claude Jutra et Johanne Harrelle.
Photo: Bernard Gosselin, Jean-Claude Labrecque , Michel Brault Image tirée du film «À tout prendre». Le long métrage met notamment en scène Claude Jutra et Johanne Harrelle.

« Sans Jutra, le cinéma québécois, tel qu’on le connaît aujourd’hui, n’existerait pas, lâche dans un souffle Germain Lacasse, professeur au Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques à l’Université de Montréal depuis une vingtaine d’années. Il n’existe pas de consensus formel, mais nombreux sont ceux qui, dans le milieu, estiment que notre cinéma est né à son époque, à l’aube de la Révolution tranquille. On peut être d’accord ou non, mais il s’agira toujours d’un gros morceau de notre histoire artistique collective. »

En novembre dernier, un colloque entier était d’ailleurs consacré au film À tout prendre, oeuvre phare du célèbre cinéaste. Des dizaines de spécialistes — et d’amoureux de son travail — s’étaient réunis pour réfléchir au legs colossal de Jutra. C’était avant la publication de la biographie d’Yves Lever, avant les allégations de pédophilie, avant le témoignage troublant de Jean… Avant le témoignage du scénariste Bernard Dansereau, publié dans La Presse de samedi, qui a raconté que son parrain, Claude Jutra, avait tenté d’avoir une relation sexuelle avec lui alors qu’il était encore prépubère.

En entrevue avec Le Devoir au lendemain des révélations concernant le réalisateur de Mon oncle Antoine, Germain Lacasse croit tout de même qu’il sera difficile de mettre au ban de la société le legs cinématographique de l’artiste, et ce, même si son nom est rayé de la carte. « On peut bien renommer les prix, les rues et les salles de projection, mais on n’arrivera pas à renier sa contribution, soutient le cinéphile. Encore aujourd’hui, l’héritage esthétique et narratif de Jutra se transpose chez une quantité phénoménale de cinéastes contemporains. Une caméra intimiste ici, une narration autobiographique là, c’est un peu comme le père du cinéma québécois moderne. »

« Si on ne considère que son long métrage [sorti en1964] À tout prendre, il s’agit sans contredit d’un incontournable, une pièce maîtresse, renchérit le spécialiste. Il s’agit de la première autobiographie filmée au monde, et ce n’est pas moi qui le dis ! » À son sens, qu’on s’entende ou non sur les prémices historiques du cinéma québécois, À tout prendre marquait, et marque toujours, un point de rupture dans l’histoire du cinéma québécois. « On ne pourra certainement pas enseigner notre cinéma sans parler de ça, plaide-t-il. Et si on refusait d’en parler dans les cours des départements universitaires en cinéma, ce serait sans doute les étudiants qui le demanderaient. Un prof qui refuserait aurait l’air con ! »

Le professeur rappelle d’ailleurs que Jutra ne serait pas le premier artiste à porter la croix de sa vie privée sans que son oeuvre en soit affectée. On n’a qu’à penser à Woody Allen ou à Roman Polanski, rappelle-t-il, qui ont tous deux défrayé la chronique dans les dernières années pour des affaires similaires.

Prix homonyme

Les circonstances ont poussé, la semaine dernière, Québec Cinéma — responsable de la feue soirée des Jutra — à se dissocier de la mémoire du cinéaste déchu. À moins d’un mois du gala qui célèbre les artisans du cinéma d’ici, l’organisme culturel n’a toujours pas révélé comment s’appellera dorénavant l’événement. Et bien que quelques réalisateurs et caméramans de renom aient été pressentis pour reprendre le flambeau malmené, une sombre aura plane sur celui-ci.

Déjà, Chloé Sainte-Marie demandait vendredi dernier à ce que la mémoire de son défunt conjoint, le réalisateur Gilles Carle, ne soit pas associée aux prix. Pour éviter tout drame à l’avenir, plusieurs croient d’ailleurs qu’il serait préférable que Québec Cinéma opte pour un nom plus générique, à l’image des Oscar américains ou des Écrans remis au Canada anglais.

Pour Germain Lacasse, il serait toutefois important que les prix continuent à souligner le travail d’un membre significatif de la famille du cinéma québécois. « Un prix qui porte le nom d’un cinéaste marquant, c’est inspirant pour les artisans du milieu, défend le professeur. Il faut être prudent, prendre son temps, c’est certain. Mais à avoir peur de tout et du passé de tous, on risque de tordre la barre dans l’autre sens. Les prix sont là pour rappeler l’histoire, la souligner, pas pour l’effacer. »

Sans pardonner l’impardonnable, croit Lacasse, il faudra, dans la mesure du possible, essayer de faire abstraction des failles de l’homme pour continuer à apprécier son apport magistral. « Ce serait malheureux que cette tache noire sur sa vie privée contamine l’ensemble de son oeuvre », lâche le professeur, une profonde tristesse dans la voix.

À son sens, il faudrait peut-être s’inspirer du cinéaste Maurice Bulbulian qui a tourné, en 1997, un film intitulé Chroniques de Nitinaht qui suit dans une démarche de réconciliation une communauté où de nombreuses personnes doivent apprendre à côtoyer plusieurs agresseurs sexuels, dont plusieurs parents, de retour après un séjour en prison. « Nous vivons dans des sociétés où la violence systémique est perpétuée depuis des millénaires ; pour l’enrayer, ou au moins pour essayer, il faudra qu’un jour les adultes cessent d’abuser des enfants, et que les supérieurs cessent d’abuser des subalternes, avance le spécialiste du cinéma québécois. Mais il faudra sans doute commencer par la réconciliation, laquelle nécessite le pardon autant que l’aveu. Claude Jutra est mort, mais il faudra apprendre à se réconcilier avec cet homme dont l’oeuvre perpétue la présence. »

Cinq autres cas médiatisés

1856 Le romancier et photographe britannique Lewis Carroll n’a jamais été accusé d’agressions sur des mineurs. L’auteur des aventures d’Alice au pays des merveilles a toutefois laissé des centaines de clichés de toutes jeunes filles nues, aux poses suggestives.

1978 Le réalisateur franco-polonais Roman Polanski, à qui l’on doit notamment Le pianiste et Chinatown, est poursuivi pour avoir eu des relations sexuelles avec une jeune fille de 13 ans. Il est, depuis, visé par un mandat d’arrêt international de la justice californienne.

2011 Au Québec, l’auteur de littérature jeunesse Maxime Roussy qui a écrit, entre autres ouvrages, Le blogue de Namasté, est accusé d’avoir agressé une jeune admiratrice mineure. Il a été inculpé en 2014.

2012 Un an après la mort du présentateur télévisé britannique Jimmy Savile, les témoignages pleuvent. En tout, le célèbre animateur aurait agressé 500 enfants de tous âges. La plus jeune aurait eu deux ans.

2014 Dylan Farrow, la fille adoptive du réalisateur Woody Allen, raconte publiquement pour la première fois les sévices sexuels dont elle aurait été victime de la part du cinéaste alors qu’elle n’avait que sept ans. Aucune accusation formelle n’a toutefois été déposée.
18 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 22 février 2016 07 h 01

    Oui, mais ?!?

    « Ce serait malheureux que cette tache noire sur sa vie privée contamine l’ensemble de son oeuvre » (Germain Lacasse, professeur, Département d’histoire de l’art et d’études cinématographiques, Université de Montréal)

    Oui, en effet, ce serait triste ou malheureux que l’œuvre de Jutra soit relayée dans le monde de la contamination et que, par conséquent, elle soit, surtout, mésestimée et oubliée ou dénommée !

    Oui, mais la mentalité-culture du Québec pensent, autrement-ailleurs (relent ou reflexe « cathos » ?), que le nom de quiconque serait comme associé à son « péché » éventuel si découvert ou dénoncé, et ce, avec ou sans preuve ni lendemain !

    Oui, mais ?!? - 22 fév 2016 –

    Ps. : Relevant de l’Enfance de Duplessis-Léger (Décret 1198-2001), je me suis fait ce devoir de ne pas nuire à mes deux « pédophiles » qui, prêtres ou abbés, ont poursuivi d’honorables carrières, tantôt sociales, autre-tantôt universitaires !

  • Pierre Schneider - Abonné 22 février 2016 07 h 06

    Les Jutras

    Le jour même où le scandale a éclaté, j'ai proposé qu'on renomme nos prix du cinéma les Lumière, en hommage aux invnteurs du 7e art.
    Je maintiens ma proposition.

    • Yvon Bureau - Abonné 22 février 2016 10 h 37

      ou Ciné-Lumière

  • Jean Richard - Abonné 22 février 2016 08 h 13

    Rafraîchissant

    Merci madame pour cet article au point de vue nuancé. Ça tombe pile après avoir fait l'erreur d'allumer la radio ce matin, la radio fédérale, où l'animateur-vedette du matin y est allé à fond de train contre Le Devoir, l'accusant ni plus ni moins de refuser de pratiquer la censure (et merci à M. Myles d'avoir défendu la liberté d'expression telle que pratiquée au Devoir).

    • Colette Pagé - Inscrite 22 février 2016 10 h 15

      Disons avec respect que l'animateur vedette de Radio-Canada qui agit désormais comme donneur de leçons et grand moralisateur devrait se garder une petite gêne ayant lui-même dans le passé, sauf erreur, subtilisée une bouteille de vin à la société des alcools. Une omission, de la témérité ou l'action d'un radin n'ayant pas l'intention de payer ?

      Tout cela pour dire qu'il serait peut-être temps que Radio-Canada donne congé à son animateur vedette. Qui a de plus en plus la grosse tête ! Tant de jeunes en coulisses attendent l'occasion de se faire une place à la radio d'État. Et pourquoi pas une femme ?

      Quant à l'éditorial de Byran Myles, hormis le choix inapproprié du qualificatif visant les opinions contraires à la sienne sa défense de la liberté d'expression doit être saluée.

      Incidemment, à la suite de son indélicatesse et par respect pour les abonnés du Devoir, n'aurait-il pas été approprié que le nouveau directeur fasse amende honorable ou à tout le moins justife le choix des mots.

    • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 22 février 2016 18 h 58

      Cet animateur avait dit qu'il s'agissait d'un défi de prendre une bouteille de vin. On peut ne pas y croire.

  • Bernard Morin - Abonné 22 février 2016 09 h 05

    Pourquoi pas les "Camério"?

  • Bernard Bérubé - Abonné 22 février 2016 09 h 34

    Lancer un trophée comme une première pierre avant même de

    Bonjour,

    J’apprécie beaucoup cet article et les propos de Germain Lacasse. Nous aurions dû réfléchir un peu plus que nous l’avons fait. Se donner du temps… et même pour certains d’entre nous de vivre un deuil. Par peur d’ostracisme, nous avons vite renié Jutra sans nuances… On a eu peur d’être associé à la pédophilie. Nous portons en nous la beauté du monde, mais aussi sa laideur… La pédophilie est une chose complexe, pas aussi simple que nous le pensons à priori. La famille, l’entourage et la société ont aussi une part de responsabilité, voire de complicité. Lancer un trophée comme une première pierre avant même de… voilà ce que nous avons fait.

    L’œuvre de Jutra demeure majeure. Lorsque je parle du cinéma québécois, je cite nécessairement À tout prendre. Lorsque je traite de la révolution numérique et de l’œuvre ouverte, une de mes références majeures c’est encore À tout prendre. C’est un premier selfie!

    En terminant, le livre de Lever est une mauvaise biographie, un travail d'étudiant bâclé. Texte quelconque et regard superficiel sur l'oeuvre et l’homme, surtout ce fameux chapitre! Il obscurcit l'oeuvre au lieu de l'éclairer. Revoir l'oeuvre à la lumière de la sexualité de Jutra aurait été sans doute instructif, mais tellement plus complexe!

    Bernard Bérubé