La prison québécoise à travers les âges

La prison Tanguay, à Montréal
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La prison Tanguay, à Montréal

Février 1838. Le pays est à feu et à sang. Robert Nelson, réfugié aux États-Unis, proclame l’indépendance du Bas-Canada. Nombre de ses camarades de lutte sont capturés. Son frère Wolfred, futur maire de Montréal, est arrêté et mis en prison avec des centaines d’autres patriotes.

En plein hiver, ces prisonniers sont enfermés à Montréal, dans la nouvelle prison du Pied-du-Courant. Les cellules ne sont pas chauffées. Pour ne pas mourir de froid, ils doivent dormir les uns par-dessus les autres, en alternance, tout en attendant l’heure de leur mort, de leur exil ou de leur libération.

La prison de pierres du Pied-du-Courant abrite aujourd’hui des collections de vins fins de la Société des alcools, à deux pas du pont Jacques-Cartier.

Conditions déplorables

Certains des prisonniers politiques de 1837-1838 se réintègrent vite à la vie publique. En 1851, par un curieux retour des choses, Wolfred Nelson devient inspecteur des prisons. L’année suivante, il publie un rapport sur l’état de ces établissements. Nelson, comme bien des réformistes du temps, observe avec horreur que la promiscuité entre tous les types de criminels n’est guère favorable à leur réinsertion.

Détenus, débiteurs, vagabonds et aliénés des deux sexes ont souvent été enfermés ensemble. Et à mesure que le temps passe, le nombre de prisonniers augmente. Les conditions sont déplorables, surtout pour les femmes. « Les femmes, toujours en grand nombre, ne peuvent aller au grand air, indique un rapport de 1867. Il n’y a pas de cour pour elles et, y en eût-il qu’elles seraient privées d’y aller parce que, par la disposition des lieux, elles auraient l’occasion de voir les prisonniers, d’être vues par eux et de se parler… »

Il s’en trouve plusieurs, comme Wolfred Nelson, pour dénoncer les conditions de détention des femmes au Pied-du-Courant. Cela conduit à la création d’une prison pour femmes, la prison Fullum, inaugurée en 1876 et dirigée entièrement par les soeurs du Bon-Pasteur jusqu’en 1960. Vingt-six religieuses suffisent, au début, pour s’occuper de l’établissement. En retour, le gouvernement provincial leur alloue 200 $ par année par femme incarcérée.

En novembre 1876, on installe 85 prisonnières dans l’établissement de pierres de la rue Fullum. Les détenues sont séparées selon leur religion plutôt que selon le type de leur condamnation. Et les Canadiennes françaises ne mangent pas en même temps que les prisonnières d’autres origines. Les femmes sont occupées à des travaux domestiques, à un atelier de couture ainsi qu’à un atelier d’imprimerie.

À la fin du XIXe siècle, la criminalité des femmes est envisagée comme une trahison à leur nature même. Chez Lombroso et Ferrero, pères fondateurs de la criminologie positiviste, du caractère d’ordinaire inoffensif de la femme surgit « une criminelle née plus terrible que n’importe quel homme criminel ». Parce que femme, la criminelle est donc envisagée comme doublement « monstrueuse ».

Protection sociale

Pour l’historien Donald Fyson, de l’Université Laval, les documents sur l’histoire du Québec situent au XVIIe siècle les débuts de l’incarcération des femmes. « À l’origine, elles sont hébergées dans des asiles-prisons communs, où sont entassés hommes et femmes. Durant certaines années, les femmes ont représenté jusqu’à 50 % de la population de ces asiles-prisons communs. »

Les religieuses en appellent à une rééducation des femmes qui leur sont confiées sur la base d’un commerce étroit et quotidien avec des préceptes religieux. L’accent est mis sur les réformes d’ordre moral. Pour les hommes, en comparaison, le travail forcé et ses déclinaisons apparaissent longtemps au coeur de la vie carcérale.

D’ailleurs, les femmes ne sont pas en prison au même titre que les hommes. On les place dans des « asiles », au sens de « refuges », autre mot souvent employé. « Comme pour les jeunes délinquants, il y a l’idée d’une prise en charge sociale en ce qui concerne les femmes », explique Donald Fyson.

À Québec, pour le refuge Notre-Dame-de-la-Merci, devenue plus tard la Maison Gomin, on parle d’un « refuge ». Notre-Dame-de-la-Merci est installée dans un bâtiment dont l’architecture fabuliste est inspirée des châteaux de la Loire, avec son porche et ses tourelles, dont la plus imposante constitue un mirador voué à la surveillance.

En 1992, on reloge les femmes de la prison Gomin dans une aile spécialement construite pour elles au Centre de détention de Québec. Ce secteur a été décrété « établissement autonome » à la suite d’une reconnaissance de la spécificité des femmes.

Même si la répression est très dure dans les asiles et refuges, cela correspond à une période où les services sociaux se confondent sans cesse avec le système répressif. Pour plusieurs femmes, la prison constitue au sens propre un véritable refuge pour sauver leur peau.

Ce sont les lourdes carences de protection sociale qui entraînent un développement de la population carcérale, explique l’historien de l’Université Laval.

Dans la décennie 1850-1860, la moitié des femmes sont en prison à leur propre demande. À Montréal, indique Donald Fyson, les chiffres des arrestations montrent qu’on arrête souvent aussi pour motif de « protection ». Une femme qui gèle la nuit, faute d’un toit, est embarquée pour la prison. « La frontière entre le crime et le service social est poreuse. »

Vers 1867, « le tiers des femmes en prison au Québec le seront jusqu’à 50 fois » au cours de leur vie. « Certaines le seront 200 fois. On les garde un mois, elles sortent quelques jours et reviennent… » Les femmes sont arrêtées surtout pour des affaires liées au vagabondage, à la prostitution et à l’ivresse publique.

Misère sociale

En 1905, on trouve 788 femmes emprisonnées à Montréal sur les 3549 personnes incarcérées. De ce nombre, 206 sont illettrées, soit 26 %. Chez les hommes, 31 % ne savent ni lire ni écrire.

Dans le journal libéral Le Canada, on écrit : « L’ignorance est la grande pourvoyeuse du bagne » et « avec la diffusion de l’instruction, nous diminuerons le nombre des détenus ». L’éducation est alors laissée aussi aux bons soins des religieux. L’État n’y veille pas.

À Montréal, en 1905 toujours, les prisonniers sont vêtus d’un pantalon et d’une vareuse, moitié gris moitié brun. Les vêtements mal adaptés entraînent des souffrances physiques. On y note encore une proximité trop grande des prisonniers de type différent. « Cette promiscuité […] est le grand défaut de nos prisons. Au lieu de corriger, elles gâtent et la sentence prend de plus en plus l’aspect d’une vengeance au lieu de rester ce qu’elle doit être, une punition », écrit en 1905 un visiteur, resté anonyme, de la prison de Montréal.

En 1960, le ministère québécois de la Justice reprend la direction de la prison Fullum aux religieuses. Le temps est à la laïcisation.

Certaines religieuses n’en continuent pas moins de se vouer aux soins des prisonniers. C’est le cas de soeur Marguerite Rivard, 86 ans, qui se rend encore, depuis 26 ans, écouter les prisonnières de la Maison Tanguay. « J’ai vécu 36 ans dans un monastère. Vous savez, ça se ressemble. J’ai juste changé de monastère en venant à Tanguay. Il y a beaucoup de points en commun. C’est un espace fermé. Le courrier est surveillé. Les visites familiales aussi. Mais j’étais une prisonnière volontaire. Ça fait une bonne différence… »

En 1964, les femmes détenues à la prison Fullum sont transférées à la Maison Tanguay, construite sur le terrain de la prison de Bordeaux. Et à Québec, les soeurs du Bon-Pasteur assurent la gestion de la prison pour femmes Gomin jusqu’en 1980.

Il faut attendre la fin des années 1980 pour que des programmes soient strictement adaptés aux conditions particulières des femmes. On avise des effets de la séparation d’avec les enfants, de la sous-scolarisation, de la toxicomanie, de désordres physiques et mentaux.

Dans les pénitenciers fédéraux, pour les sentences de plus de deux ans, les conditions seront longtemps peu adaptées aux femmes. Elles sont là aussi longuement emprisonnées avec les hommes. Lorsqu’en 1934 on construit le premier pénitencier pour femmes à Kingston, les travaux ne sont pas terminés que les conditions de vie des prisonnières sont dénoncées.

On cherche alors à abaisser les coûts de fonctionnement des prisons pour ces femmes qui ne représentent qu’une infime minorité des prisonniers au pays.

Mais reste que, depuis, l’on reconnaît que des espaces et des soins particuliers doivent leur être accordés. La fermeture de la prison Tanguay constitue-t-elle un retour à des façons de faire anciennes, au nom d’économies du moment ?

Des famines de l’Irlande aux pénitenciers du Québec

À Québec, au XIXe siècle, neuf prisonnières sur dix sont des Irlandaises, toutes très pauvres et sans famille. Elles sont issues de l’immigration récente due aux grandes famines de l’Irlande et à la pression que fait peser la Couronne anglaise sur ce pays malheureux.
788
C’est le nombre de femmes emprisonnées à Montréal en 1905, sur les 3549 personnes incarcérées. De ce nombre, 206 sont illettrées, soit 26 %. Chez les hommes, 31 % ne savent ni lire ni écrire.
4 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 20 février 2016 04 h 56

    Pour avoir expérimenté prison et...

    ...pénitenciers, j'ai, intéressé et curieux, lu votre article monsieur Nadeau que je remercie.
    Je me suis attardé sur ces mots en particulier: «L'accent est mis sur la réforme d'ordre moral»
    Parlant de moralité, à quel niveau était la mienne lorsque j'ai été incarcéré?
    J'ai eu la chance voire le privilège d'avoir été encadré par des membres du personnel carcéral vendus à l'idée que la réhabilitation est possible.
    Au(x) prix que cela coûte !
    Je garde à l'esprit que mes déviances ont coûté plus qu'un bras aux payeurs.euses de taxes et d'impôts du Québec et du ROC.
    Piteuse morailité que la mienne d'alors.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Jean-Pierre Brouillette - Inscrit 20 février 2016 06 h 32

    Erreur de photo

    Article intéressant, mais la photo du pénitencier aux charmants et pittoresques toits rouges est plutôt une photo du pénitencier voisin, le Centre Fédéral de Formation de l’autre côté de la Montée St-François. Ce pénitencier a toujours eu meilleure mine que le pénitencier Leclerc et attire naturellement l’œil des photographes plus que la structure de boites carrées et rectangulaires du Leclerc.
    Ceci dit, incorporer deux façons de faire en un seul bâtiment n’est pas idéal. On peut certes isoler un secteur de l’autre, mais cela entrainera une restructuration faillible. Cela irait probablement avec une population normale de société, mais pas nécessairement avec une population carcérale où toute situation crée le larron.
    Si cela s’avère inévitable, il faudra alors que les ingénieurs travaillent avec le personnel expérimenté afin de métamorphoser le Leclerc en deux prisons pratiquement séparées de l’une de l’autre tout en bénéficiant d’une entrée principale commune. Puisque le Leclerc fut obtenu au rabais du fédéral, Québec tente logiquement de fructifier l’acquisition de ces nouveaux locaux. Je comprends, mais j’espère sincèrement que la métamorphose de deux prisons en une sur le même territoire soit conçue parfaitement. C’est souvent là ou des erreurs importantes entre la théorie architecturale et structurale mettent en mal la sécurité de la population carcérale et le personnel.

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 20 février 2016 06 h 55

    C'est pour dire!!

    En regard à cet article,nous pouvons encore nous poser la question:Montres-moi
    comment tu soignes tes animaux et je te dirai où en est ton degré de civilisation!!

  • Denis Paquette - Abonné 21 février 2016 09 h 13

    Ma définition des lieux,au niveau de l'histoire ou tu n'existes plus

    les prisons meme sans ligimité, elle apparaissent ne sont-elles pas en generale des voie de services au service du pouvoir, excuser la totologie,mais ca mnomme bien ce que sont les prisons, des voie de services, comment le pouvoir pourrait se maintenir, sans cette sorte de dépotoir humain la difficulté lorsqu'ils font bien leur travail, c'est toute l'histoire qui est paralysée, dans n'importe lequel régime si tu reussis a emprisonner suffisamment de gens, ca va prendre des années avant que ces prises de positions revienent, enfin si jamais ils reviennent, il faut juste emprisonner suffisamment de gens, notre cher ami pierre éliot avait compris cela,ou en sont nos revendications aujourd'hui, il est meme pas necessaire qu'il y ait proces, nos ami amerindiens en savent quelque chose, et on pourrait aussi parler des femmes que l'on emprisonnent arbitrairement, je pense que j'en ai assez dit pour le moment