Lac-Simon, là où la mort rôde

Cousins, cousines, oncles, tantes... toute la parenté d'Anthony Raymond Papatie était réunie dans la maison de sa mère, mardi, à Lac-Simon.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Cousins, cousines, oncles, tantes... toute la parenté d'Anthony Raymond Papatie était réunie dans la maison de sa mère, mardi, à Lac-Simon.

Quand l’Assemblée nationale a observé mardi une minute de silence à la mémoire du policier Thierry Leroux, mort en service samedi soir dans la communauté algonquine de Lac-Simon, la voiture dans laquelle se trouvait Tricia Brazeau filait déjà sur la route, entre les épinettes.

Derrière elle, la jeune Algonquine laissait ses filles jumelles, au chaud dans des incubateurs. Les petites n’ont que deux mois et pèsent trois livres et demi chacune. Leur mère aurait préféré rester auprès d’elles. Mais elle devait assister aux funérailles de son frère Anthony.

« J’en ai déjà parlé aux médecins », a-t-elle dit avant de partir.

Après 27 semaines de grossesse, le 16 décembre, les minuscules Hailley et Félisiah sont arrivées dans la vie de Tricia. Dans un hôpital montréalais, à 500 km de la maison, la maman a attendu que ses petites, qui pesaient moins d’une livre à leur naissance, prennent du poids.

Elle a patienté, compté les onces, réfléchi au moment où elle allait sortir de l’hôpital avec ses deux bébés. Puis, samedi, le téléphone a sonné. Tricia a allumé la télévision. Il était question de son frère. Anthony Raymond Papatie, 22 ans, aurait abattu le jeune policier Thierry Leroux avant de retourner l’arme contre lui.

Tricia a tout déballé sur Facebook. « Je ne sais pas pourquoi tu as fait ça, a-t-elle écrit. Je veux mourir, a-t-elle ajouté. Mon frère, ce n’est pas un tueur, avez-vous compris ? » a-t-elle insisté.

 

Dans la maison de Lac-Simon où une trentaine de personnes allaient et venaient, mardi, Tricia le répétait encore : « Mon frère, ce n’est pas un tueur… »

Assis sur le grand lit de la chambre, séparée du brouhaha du salon par un mur de contreplaqué, Tricia, son frère Clyde Papatie et sa femme Gladys Moushoom se sont mis à parler. Ils ont décrit Anthony ; ils ont parlé de tout ce que cet enfant d’une famille de 11 était, mis à part un tueur.

« On allait toujours à la chasse. On jouait à des jeux vidéo aussi… On jouait avec Tad », a commencé Clyde, la tête baissée. Tad, c’était le mari de leur soeur. Il est mort, lui aussi.

Anthony était l’espiègle de la famille de 11 enfants. Il taquinait les grands comme les petits. « Il riait beaucoup », a ajouté Tricia, en répétant les surnoms que son frère lui avait donnés. Souvent, le grand gaillard défendait les « faibles ». « Il a beaucoup d’amis dans la réserve. Il était pas mal respecté dans la communauté », a souligné Clyde, en mélangeant les temps de verbe.

Anthony était doué à l’école. Il était sportif, rieur, souriant. Aussi, quand Clyde a croisé son regard, le soir du drame, il a su que « quelque chose se passait ». Il était là, son arme dans la main, pendant que toute la famille sortait de la maison de leur soeur Johanna, où la police de Lac-Simon avait été appelée à intervenir. « J’étais pris entre vouloir sortir et aller voir Anthony. Je ne savais pas quoi faire, j’étais paniqué aussi, a relaté Clyde, calmement. J’ai vu ma nièce qui était dans la chambre, j’ai décidé d’aller la chercher pour la sortir. »

En quittant la maison, Clyde a vu le policier Thierry Leroux, étendu sur le sol. Rendu à l’extérieur, il n’a pas entendu le coup de feu qui lui a enlevé son frère. 

 

« Ici dans la communauté, il y a beaucoup de gens qui se sont suicidés », a admis Clyde, la voix posée. Autour de lui, la mort est partout. Elle est dans ce bébé que sa femme a perdu la semaine dernière. Elle est dans la tentative de suicide qu’il a faite et dans celle qu’a aussi faite sa soeur Tricia.

Mais plus forte que la mort, il y a la résilience. Cette force qui permet à la famille Papatie-Brazeau de rigoler, un peu, dans la grande pièce qui leur sert de salon. Elle est dans l’énergie qui permet à la famille de s’entasser dans des voitures quand il faut acheter des fleurs pour les funérailles. Elle se manifeste dans la force qui permet à ces Algonquins de sourire, même quand leurs yeux noirs deviennent embués.

« On ne montre pas nos émotions », a confié Tricia.

Mais plus tôt dans la journée, alors qu’elle lisait un article dans lequel on dépeignait son frère comme un « lâche », elle a pleuré. Il y a des choses auxquelles on ne peut pas être préparé. Même à Lac-Simon.

« Je t’aime à jamais »

Des drapeaux ont été mis en berne par dizaines partout au pays, tandis que les élus de Québec et d’Ottawa ont observé, mardi, une minute de silence à la mémoire de Thierry Leroux, ce policier de 26 ans qui a succombé à ses blessures après avoir été atteint par balles samedi soir, à Lac-Simon.

« Mon fils, il n’y a pas de plus grand sacrifice au monde que de donner sa vie au service d’autrui. Le vide de ce sacrifice, Thierry, ne pourra jamais être comblé, a écrit le père du policier, Michel Leroux, sur sa page Facebook. R.I.P. Thierry, je t’aime à jamais. »

À l’Assemblée nationale, le ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux, a proposé de rendre hommage au policier. « Qu’elle reconnaisse le travail et l’engagement de ce jeune policier qui a dédié sa vie à la protection de ses concitoyens », a dit l’élu au sujet de la motion qu’il a proposée, avec l’appui des partis de l’opposition.

La tête baissée, les élus ont salué le travail du jeune professionnel. Au même moment, les drapeaux des services de police de Vancouver, Edmonton et Gatineau, pour ne nommer que ceux-là, ont été mis en berne.

La grande communauté policière n’a pas tardé à réagir : partout dans la province, et même jusqu’à New York, les services de police ont exprimé leurs condoléances à la famille, aux proches et aux collègues de Thierry Leroux.

Ce jeune policier, décrit comme étant engagé, fier et près de la communauté algonquine où il travaillait, était en poste à Lac-Simon depuis six mois à peine. Il aurait été blessé mortellement, par balles, après s’être rendu dans une résidence de la communauté où une chicane s’était déclenchée. Le suspect, Anthony Raymond Papatie, se serait suicidé après avoir atteint le policier par balles.

« Désolé tout le monde, je m’en vais astheure : j’ai tué une police », peut-on encore lire sur la page Facebook du jeune Algonquin.

Non loin de la maison où le drame s’est joué, les proches d’Anthony Raymond Papatie ont tenu à souligner que le jeune professionnel n’était pas personnellement visé. « Anthony n’avait rien contre les policiers », a assuré son frère, Clyde Papatie. Avec lui, sa famille a insisté : les relations sont bonnes avec les policiers de Lac-Simon.

« Je connais mon frère, il vivait des moments difficiles », a dit sa soeur, Tricia Brazeau.
7 commentaires
  • Georges Tremblay - Abonné 17 février 2016 01 h 36

    Bonjour Mme Sioui,

    Votre article m'a ému.
    J'aimerais que vous reveniez sur le sujet pour nous en dire plus.

    • Jean Jacques Roy - Abonné 17 février 2016 09 h 22

      Je vais dans le même sens que vous, Monsieur Tremblay. En effet, cet article de Madame Sioui m'a aussi touché.

      Sans doutes, et avec raison, les parents du jeune policier sont-ils très affectés par ce terrible accident qui a coûté la vie de leur fils. Par contre, alors que les proches du jeunes policier reçoivent des marques de sympathie de partout au Canada et des EEUU, les proches du jeune indien qui s'est suicidé demeureront seuls, isolés dans leur communauté à porter un deuil culpabilisant, et avec des questions sans réponse.

  • Denis Paquette - Abonné 17 février 2016 06 h 03

    Deux familles blessées a mort

    Un drame ou plutot une tragédie, que s'est-il passé, qui a appelé la police et pourquoi, étais-ce Anthony qui a voulu poser un geste d'éclat, pourquoi, une famille québécoise et indienne est atteinte au plus pofond d'elle même, la vie est-elle devenue insurportable pour ces gens, qui apprennent la vie qu'au travers leur écran de TV, allons- nous enfin comprendre que la vie n'est pas seulement une clientèle que l'on exploite. enfin pour ceux que ca concernent, une petite pensée pour cette famille, je devrait dire pour ces deux familles, car ce sont deux familles qui furent blessées a mort

  • Gilbert Turp - Abonné 17 février 2016 08 h 29

    Encore une arme à feu…

    Hélas, oui.

  • Marc Lacroix - Abonné 17 février 2016 08 h 40

    Ouvrez-vous les yeux !

    Jusqu'à un certain point, je peux comprendre la douleur de Tricia, mais qu'a fait son frère pour améliorer son sort et celui de ses amis ? Tuer un policier qui n'a rien à voir dans cette histoire, et se suicider ?!? Personne ne peut le qualifier de héros !

    Sombrer dans le misérabilisme n'aide personne. Si le problème c'est l'alcool ou la drogue, attaquez-vous à l'alcool et à la drogue, si c'est le chômage, attaquez-vous au chômage ! La réalité est ce qu'elle est, elle n'est pas forcément plaisante, mais les larmes ne réparent rien... et la bêtise encore moins !

  • Jacqueline Rioux - Abonnée 17 février 2016 09 h 34

    Jusqu'à un certain point?

    M. Lacroix,

    Comment peut-on dire en parlant de quelqu'un en deuil qu'on comprend sa douleur « jusqu'à un certain point »? Tricia et sa famille n'aurait pas le droit d'avoir de la peine et de l'exprimer. Pourquoi? Parce que leur proche a fait une énorme erreur en tuant un policier avant de s'enlever la vie? À cause de problèmes de drogue et d'alcool dans leur entourage?

    Autre fausse vérité : les larmes ne réparent rien. Elle permettent tout de même de sortir de soi un peu de sa douleur et, chose certaine, elles font plus que la bêtise et le manque de compassion.