Quand le jeu amuse moins...

Les jeunes s’adonnent de moins en moins aux jeux d’argent.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les jeunes s’adonnent de moins en moins aux jeux d’argent.

Êtes-vous allé au casino récemment ? Ou jouer aux machines à sous dans une taverne ? Ces temples du jeu d’argent, jadis considérés comme des vaches à lait qui injectaient des centaines de millions de dollars dans les coffres de l’État, se tarissent graduellement depuis une dizaine d’années.

Ça devient un peu ringard d’aller au casino. Quant au bingo, on n’en parle même pas. Ces industries autrefois prospères se démènent pour attirer une clientèle qui se fane. Et pas seulement au Québec : les mecques du jeu, comme Las Vegas et Atlantic City, font face à une rude concurrence d’autres villes qui ouvrent des maisons de jeu plus attrayantes.

Aux dernières nouvelles, il ne restait que huit casinos à Atlantic City. Trois d’entre eux, dont le flamboyant Trump Taj Mahal, sont au bord de la faillite, selon la firme Moody’s. La ville du New Jersey a vu disparaître 8000 emplois dans les maisons de jeu. Les revenus ont encore baissé de 8 % dans la dernière année. À Las Vegas, les revenus du géant Sands ont fondu de 16 % au cours du dernier trimestre de 2015.

L’industrie du jeu elle-même doit sans cesse démontrer sa pertinence. Bref, les gens ont mieux à faire que d’aller passer une soirée à se faire casser les oreilles assis devant une machine à sous. On est en 2016, quand même. Ce ne sont pas les loisirs qui manquent.

« Loto-Québec parle d’un marché qui a atteint sa maturité. Les résultats de la société d’État, depuis le milieu des années 2000, démontrent une chute des revenus tirés du jeu étatisé au Québec », explique Jean-François Biron, coordonnateur du comité régional de prévention sur les jeux d’argent et les dépendances à la Direction de santé publique (DSP) de Montréal.

Une affaire de « vieux »

La vache à lait risque de se tarir encore plus dans les prochaines années, parce que les jeunes se désintéressent des jeux de hasard. En 2004, près d’un élève du secondaire sur deux (47 % à Montréal et 44,6 % dans le reste du Québec) jouait à des jeux de hasard et d’argent. Neuf ans plus tard, en 2013, la proportion des jeunes joueurs avait chuté brutalement à 25 %, selon des chiffres de l’Institut de la statistique du Québec analysés par Jean-François Biron.

« C’est une baisse très importante. À l’avenir, ça va être difficile de faire jouer ces jeunes à des jeux d’argent », estime l’expert de la DSP.

Le jeu serait donc une affaire de « vieux ». Et même les « vieux » ont tendance à trouver autre chose que les jeux d’argent pour passer le temps. Les profits de Loto-Québec — qui vont directement dans les coffres de l’État, pour payer les écoles, les hôpitaux, les routes et les autres programmes sociaux — ont ainsi diminué de 220 millions de dollars depuis 2011. Le dividende est passé de 1,335 milliard à 1,116 milliard de dollars en cinq ans.

Les résultats de l’année 2015 sont en hausse, à cause de l’engouement provoqué par d’importants gros lots à la loterie, mais la tendance à long terme est défavorable.

On parle quand même de plus d’un milliard de dollars par an dans le fonds consolidé du gouvernement. C’est beaucoup d’argent. Le réflexe du ministre des Finances (péquiste ou libéral), depuis toujours, est de mettre de la pression sur Loto-Québec pour continuer de remplir les coffres de l’État. Malgré la décroissance de l’industrie du jeu. Et même si les profits de Loto-Québec viennent des poches des joueurs.

On touche ici au noeud gordien de Loto-Québec, une société d’État qui doit, par définition, veiller au bien commun. C’est beau, verser un milliard de dollars par année au gouvernement. Ça peut devenir moins joli de puiser cet argent dans les poches de Québécois qui flambent leur salaire dans des machines à sous.

Limiter la gourmandise

Le temps est peut-être venu de limiter l’appétit de l’État envers Loto-Québec, estime Jean-François Biron, de la DSP. C’est une sorte de reality check : les jeux d’argent rapportent moins et deviennent moins acceptés socialement.

« Il est possible qu’on assiste à un changement de norme sociale par rapport au jeu, dit-il. On voit davantage de critiques, davantage de débats sociaux, davantage de campagnes de sensibilisation par rapport au jeu. On a gagné du terrain du point de vue de la santé publique. La prochaine étape, c’est peut-être que les élus prennent conscience que le marché est saturé et qu’on change de paradigme. »

« La pression du gouvernement sur Loto-Québec pour produire toujours plus de revenus soulève des questions », renchérit Jean Leblond, docteur en psychologie et auteur du site jeuenligne.ca.

Lui et d’autres observateurs de l’industrie du jeu notent les efforts de Loto-Québec pour freiner la décroissance des résultats. La société d’État a investi plus de 300 millions pour rénover le Casino de Montréal. Dans une étude toute fraîche dont Le Devoir a parlé cette semaine, la chercheuse Élisabeth Papineau, de l’Institut national de santé publique du Québec, remarque aussi que le site de jeu en ligne de Loto-Québec, Espace Jeux, fait la promotion de plus en plus visible des casinos.

Les qualifications pour la Série royale de Poker se font sur Espace Jeux. Le site en ligne fait aussi gagner la participation à un tournoi de machines à sous au casino. Le Devoir a aussi constaté que les acheteurs en ligne de la loterie Célébration obtenaient une « deuxième chance » en allant déposer un coupon de participation dans un des deux salons de jeu ou dans un casino.

La société d’État a aussi décidé en 2013 de vendre de l’alcool dans les aires de jeu au casino, contre l’avis de la Santé publique. L’alcool est aussi facilement accessible dans les salons de jeu de Trois-Rivières et de Québec, note Jean Leblond. « Les salons de jeu devaient servir à limiter l’offre d’appareils de loterie vidéo, mais dans les faits, ils deviennent des minicasinos où on trouve les mêmes jeux que dans les casinos, mais automatisés. »

Il est possible qu’on assiste à un changement de norme sociale par rapport au jeu

La pression du gouvernement sur Loto-Québec pour produire toujours plus de revenus soulève des questions

47%
Proportion des élèves montréalais du secondaire adeptes des jeux d'argent en 2004
25%
Proportion des élèves montréalais du secondaire adeptes des jeux d'argent en 2013
1,115 milliard
Profits de Loto-Québec versés dans les coffres de l'État en 2014-2015