Soirées troubles dans les campus

Les drogues du viol sont fréquentes dans les bars.
Photo: iStock Les drogues du viol sont fréquentes dans les bars.

Dans sa forme liquide, le gamma hydroxybutyrate, ou GHB, est incolore et inodore. Les effets de cette drogue, qui agit comme un dépresseur du système nerveux, sont néanmoins spectaculaires. Et ils laissent des séquelles dans les milieux universitaires québécois.

Quand une conversation personnelle entre des étudiants de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) qui évoquaient l’intoxication volontaire d’une étudiante au GHB a fait surface, la semaine dernière, l’établissement a tôt fait de souligner le contexte de l’échange, dans lequel des « ha ! ha ! » laissaient croire à une conversation peu sérieuse, à son avis. La réaction de l’établissement a choqué des étudiants de diverses universités. Parce que, pour eux, l’intoxication aux drogues du viol n’a rien d’une blague : elle fait désormais partie de leur vie.

Après la parution de l’article du Devoir qui révélait la nature des propos tenus par des étudiants du baccalauréat en relations internationales et droit international, de jeunes hommes et de jeunes femmes ont voulu parler. « Certaines personnes ont voulu qu’on passe les slogans sexistes sous silence et qu’on cache un cas d’intoxication au GHB. Mais c’est moi qui ai ramené la fille qui a été intoxiquée », a rapporté un étudiant. « J’ai été très touchée par cette histoire, parce que dans la même période, j’ai entendu parler de plusieurs cas à l’UQAM », a confié une jeune universitaire.

 

Pertes de contrôle

Les cas qu’ils évoquent, ce sont ceux d’étudiantes qui perdent la carte pendant des fêtes organisées par des étudiants, dans le campus ou ailleurs. Ce sont ceux de Marie* et de Joëlle*, deux des étudiantes qui ont accepté de parler au Devoir parce qu’elles croient avoir été victimes des « drogues du viol ».

De cette soirée où elle est convaincue d’avoir été droguée, Marie retient un constat, fait le lendemain matin. « Je me suis réveillée sans draps. Ils étaient propres, dans la sécheuse », se souvient-elle. La veille, elle était sortie dans un bar de la rue Saint-Denis où avait lieu un party organisé par son association étudiante. « Je prenais une bière — la seule bière de toute ma soirée —, quand tout à coup, je me suis sentie étourdie et confuse. J’ai eu le réflexe de partir tout de suite, sans dire bye à personne, et j’ai sauté dans un taxi », raconte-t-elle.

En route vers la maison, Marie s’est sentie mal. Elle ne savait plus où elle était. Le chauffeur de taxi s’est assuré qu’elle rentre chez elle, avant de repartir. Marie est rentrée en titubant.

Cette nuit-là, elle a vomi. Elle a eu un black-out, une grosse perte de mémoire. En pleine nuit, elle a lavé ses couvertures et ses draps sans même s’en rendre compte.

Joëlle, qui étudie en danse à l’UQAM, a vécu une situation semblable. Elle a quitté une fête qui avait lieu à l’université pour se rendre dans un bar de la rue Ontario, où se tenait une soirée organisée par l’association des étudiants en science politique. Elle y a acheté une bière, sa deuxième de la soirée. « Au milieu de ce verre-là, ça s’est mis à tourner. Je ne pouvais plus me tenir debout, je ne pouvais plus parler », se souvient-elle. Du reste de la soirée, elle conserve des souvenirs confus : la toilette devant laquelle ses amies l’ont installée ; le jeune homme qui lui tournait autour ; le trajet de taxi jusqu’à la maison.

Un phénomène commun

Bien que les deux cas concernent des étudiantes de l’UQAM, cette université n’a pas pour autant le monopole des intoxications aux drogues du viol, dont fait partie le GHB. L’Université de Montréal rapporte chaque année, depuis six ans, un ou deux cas d’intoxication dans son campus et une dizaine de demandes d’informations sur l’intoxication au GHB de la part de personnes pressentant avoir été intoxiquées.

McGill ne recense pas les cas, mais ses étudiantes en ont elles-mêmes dénoncé dans les pages du journal étudiant, le McGill Daily. En novembre, le Collectif de l’Université de Sherbrooke a rapporté l’histoire d’une étudiante droguée à son insu dans une soirée dans le campus. À Concordia, le Centre de ressources pour les survivants d’agression sexuelle (SARC, pour « Sexual Assault Resource Centre ») ne divulgue pas le nombre de cas, mais sa coordonnatrice, Jennifer Drummond, évoque un phénomène « commun ». L’UQAM a quant à elle été informée de trois cas, en 2011, 2012 et 2014.

Peu de dénonciations

« Dans la plupart des cas, les victimes ne vont pas à l’hôpital, ni voir la police », remarque Jean-Sébastien Fallu, professeur en psychoéducation à l’Université de Montréal. La majorité des victimes attendent des semaines, voire des mois avant de briser le silence, observe aussi Jennifer Drummond. « Elles ne veulent pas y penser, veulent oublier ce qui s’est passé. Mais les mois passent et les victimes constatent de quelles manières ça les affecte. C’est vraiment difficile pour elles d'en parler », constate l’intervenante.

Quand elles se libèrent enfin de leurs secrets, les victimes ont peur. Peur de ne pas être crues ou de se faire blâmer, selon Mme. Drummond. « Elles vivent de la honte. C’est dommage, mais ce n’est pas surprenant puisqu’elles se font encore dire de ne pas porter de jupes courtes, parce qu’elles croient encore que les agressions sexuelles, ça se passe dans des ruelles sombres avec des inconnus », relate-t-elle.

La sensibilisation, cependant, semble porter ses fruits. « Les sessions où une étudiante ne vient pas me parler d’une situation problématique sont rares », rapporte Sandrine Ricci, doctorante et chargée de cours en sociologie et en études féministes à l’UQAM. « Il est temps que ça aille au-delà des conversations interpersonnelles », croit-elle.

 

Des séquelles

De la soirée où elle est convaincue d’avoir été droguée, Marie garde un réflexe de méfiance, surtout quand elle sort dans les bars ou se rend à des fêtes. « Je trouve ça violent, ce qui m’est arrivé. C’est aussi arrivé à des amies. Pourquoi on doit se sentir vulnérables comme ça, en tant que femmes, en 2016 ? » demande-t-elle. Joëlle a plutôt adopté une attitude combative. Elle s’est rendue au Bureau d’intervention et de prévention en matière de harcèlement de l’UQAM. Elle voulait exprimer ses doutes sur celui qui lui avait fait des avances, celui qu’elle avait repoussé quelques fois avant d’être intoxiquée. « Au bureau du harcèlement, ils m’ont dit que ça prenait un nom. Je connais juste la personne de visage, donc ils n’ont pas accepté ma plainte, se désole-t-elle. J’ai trouvé ça un peu stupide. On a quand même plusieurs cas qui se sont produits dans les partys de science politique et l’UQAM ne fait rien, elle dit que ce sont des discussions de chambre de hockey, que ce n’est pas grave. »

L’arbre qui cache la forêt

Sandrine Ricci voit dans ce type d’agressions la pointe — spectaculaire — d’un gros iceberg. « Le GHB, ça fait partie de l’arsenal dont disposent les agresseurs pour s’approprier le corps et la sexualité des femmes », analyse-t-elle. La chercheuse se souvient d’avoir reçu, il y a quelques années, un message de l’université qui rapportait un cas de drogue du viol dans un party de Noël des employés de soutien, qui avait lieu à l’UQAM. « Le GHB, nuance-t-elle cependant, c’est une arme parmi d’autres, et elle appelle le sensationnalisme. »

Le sexisme ordinaire, la violence au sein des couples, les rapports de pouvoirs : ce sont là des exemples de situations dont il faut impérativement discuter, selon la chercheuse. D’ailleurs, c’est le débat lancé en 2013 à propos d’initiations étudiantes à caractère sexiste, homophobe et raciste (à l’UQAM et ailleurs) qui ont poussé Mme Ricci et des chercheuses indépendantes provenant de six universités québécoises différentes à lancer la vaste étude « Sexualité, sécurité et interaction en milieu universitaire », qui vise à établir un portrait des différentes situations de harcèlement ou de violences sexuelles en contexte universitaire. « On espère que les choses bougeront après l’étude », souhaite la chargée de cours.

*Les noms des deux étudiantes ont été changés pour préserver leur anonymat.

Former des leaders positifs

L’Université Concordia, par l'intermédiaire de son Centre de ressources pour les survivants d’agression sexuelle (SARC), a lancé à l’automne 2015 le programme Leaders en matière de prévention, qui vise les membres de toutes ses équipes sportives. La formation d’une heure sur le harcèlement et les agressions sexuelles est obligatoire pour tous les membres des Stingers et leurs entraîneurs. « Nos étudiants-athlètes sont assez visibles dans le campus et ailleurs. En tant qu’ambassadeurs de l’université, ils peuvent donner l’exemple », explique la coordonnatrice du SARC, Jennifer Drummond. Selon elle, ces sportifs font partie intégrante du « changement de culture » que souhaite imposer l’université. Les membres de l’administration, employés des résidences et représentants des associations étudiantes ont aussi reçu la formation. « On aimerait éventuellement que tout le monde puisse participer au programme », souhaite Mme Drummond.

Des ressources

GHB. La Sûreté du Québec propose une fiche descriptive de la «drogue du viol» et des marches à suivre pour aider une personne soupçonnée d’en avoir consommé.

Drogues. Le ministère de la Santé du Québec présente les différents types de drogues et leurs effets.

Interventions. Le service Drogue : aide et référence (DAR), accessible en tout temps, par téléphone offre des consultations bilingues, gratuites, anonymes et confidentielles. 514 527-2626 ou 1 800 265-2626.

Au milieu de ce verre-là, ça s’est mis à tourner. Je ne pouvais plus me tenir debout, je ne pouvais plus parler.

4,8 %
Environ 4,8 % des élèves du secondaire ont consommé des « drogues de synthèses », dont le GHB fait partie, en 2013. C’est ce que révèle l’Enquête québécoise sur le tabac, l’alcool, la drogue et le jeu chez les élèves du secondaire, publiée en 2014 par l’Institut de la statistique du Québec. La consommation de ces drogues est plus marquée chez les filles (6 %) que chez les garçons (4 %) et augmente avec le niveau scolaire jusqu’à 10 % chez les élèves de la 5e année du secondaire, selon le rapport.
2 commentaires
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 23 janvier 2016 07 h 31

    Les racines du mal.

    Pire que l'endoctrinement,cet asservissement des consciences est du ressort de la
    perversion hautement manipulatrice.Ne faut-il pas être à ce point ignoble et lâche
    pour utiliser la drogue pour,non pas séduire et très loin de là,mais carrément violer le
    libre-consentement.Cette violente barbarie aura fait ses racines en un terrain préala-
    blement "fertilisé" aux drogues douces...et de fil en aiguille...l'esprit s'y étant tordu de désinhibitions genres "sky is the limite" et soi-disantes libératrices,se sera enfer-
    mé progressivement et à double-tour dans un esclavage sans commune mesure.

    Et dire que nous sommes au prise avec un trop jeune gouvernement qui souhaite
    fertiliser cette terre de ronces épineuses.

    • Sylvain Rivest - Inscrit 23 janvier 2016 11 h 11

      Je trouve ça de mauvais goût cet amalgame que vous fait entre fumer un joint et la drogue du viol. J'ai l'impression de lire un conservateur qui s'ennui de harper.