Tant qu’il restera de la glace

Les marchands de glace sillonnaient les rues des villes en été pour la distribuer. Récoltées dans les cours d’eau pendant l’hiver, les montagnes de glace étaient recouvertes de sciures de bois, parfois de paille aussi, pour les isoler autant que possible en été.
Photo: Bibliothèque et Archives Canada Les marchands de glace sillonnaient les rues des villes en été pour la distribuer. Récoltées dans les cours d’eau pendant l’hiver, les montagnes de glace étaient recouvertes de sciures de bois, parfois de paille aussi, pour les isoler autant que possible en été.
Partez à la découverte des soleils du froid dans une histoire de la glace, du patin, de la réfrigération, de l’isolation et des lumières de l’hiver. Une série sur le froid pour se réchauffer l’âme.​
 

Dany Laferrière raconte qu’en 1976, à son arrivée au Québec, il vit tracé quelque part sur un mur de Montréal ce vers de Gilles Vigneault : « D’un glaçon, j’ai fait l’hiver ». C’est à ce moment, explique Laferrière, qu’il comprit que Vigneault avait su faire de son pays de glaces un poème.

De ce pays, on avait aussi fait depuis un moment un immense réfrigérateur. Au pays de la poudrerie, conserver le froid de l’hiver pour l’été devint, à compter du XIXe siècle, une obsession partagée. Et comment tenir au frais ce qui demande à l’être en toute saison, sinon en empruntant à l’hiver ses glaces ou en tentant de les reproduire ?

« À partir de 1914, la compagnie Kelvinator vend au Québec un réfrigérateur électrique », explique François Dubuc d’Antique électro, un des seuls restaurateurs d’appareils électroménagers de collection au Canada. C’est un des premiers du genre que l’on trouve dans les maisons d’ici. Mais « le frigo électrique apparaît surtout à la fin des années 1910 et 1920. Il est peu répandu. » Aujourd’hui, un électroménager de cette époque, à condition qu’il ait été entièrement restauré, se vend entre 3000 $ et 5000 $, selon le modèle et les efforts qui doivent lui être consacrés.

Les réfrigérateurs apparaissent en grand nombre seulement à compter des années 1950. La glace arrachée à l’hiver sert encore à rafraîchir les étés jusqu’au début des années 1960.

L’armoire

Ils sont nombreux aujourd’hui les bars et restaurants branchés qui rangent certaines de leurs bouteilles dans d’imposantes glacières de bois anciennes transformées en éléments de décoration. « J’en ai converti aussi quelques-unes en celliers réfrigérés pour des particuliers », dit François Dubuc. De ces meubles d’autrefois, on a surtout conservé une expression courante : « Être bâti comme une armoire à glace ».

Ces imposantes armoires en bois dur aux parois doubles étaient capables de supporter de gros blocs de glace dont elles se nourrissaient tous les deux ou trois jours, selon la température ambiante.

« Les glacières et les réfrigérateurs se sont chevauchés pendant plusieurs décennies. Des glacières, on en fabriquait encore en tôle dans les années 1940. C’est certain que tout le monde n’avait pas les moyens de se payer un réfrigérateur électrique, même après la guerre. »

Les premiers réfrigérateurs doivent être dégivrés cinq ou six fois par année. « Ils ne coûtent pas plus cher en électricité que ceux produits aujourd’hui. Environ 50 $ par année en électricité. Rien à voir avec les frigos des années 1970, qui coûtent au moins 150 $ d’électricité par année. » Ce n’est pas beaucoup plus économique en fait que d’acheter de la glace pour nourrir la glacière, mais tellement plus pratique.

Jusqu’à la fin des années 1950, au plus fort de l’hiver, des équipes d’hommes se démènent à couper de la glace sur les rivières gelées. Ils utilisent des godendarts, et plus tard des scies rondes géantes. Toute une suite d’outils spécialisés est développée pour cette véritable industrie désormais oubliée : crochet, pince, ciseau, barre d’entaille, bêche à glace, etc. Une bonne journée de travail sera récompensée par plusieurs milliers de blocs sciés et tirés hors de l’eau.

Les blocs de glace sont transportés par des attelages ou des camions. Ils sont déposés ensuite dans des hangars spéciaux aux murs épais et étanches, construits à l’abri des rayons du soleil. Ces montagnes de glace sont recouvertes de sciures de bois, parfois de paille aussi, pour les isoler autant que possible des chaudes températures des jours d’été. On conserve ainsi la glace jusqu’à ce que les mois froids reviennent.

Au XIXe siècle, des navires s’approvisionnent dans les ports du nord pour livrer ensuite de la glace vers le sud, notamment au Brésil et au Chili, parfois même en Australie. Ce sont des hangars spéciaux du même type qui sont aménagés sur les navires qui font commerce de la glace jusque dans les Antilles.

Une ville de glace

En 1898, Montréal réclame pour ses seuls besoins jusqu’à 100 000 tonnes de glace chaque été. Ce ne sont pas seulement les maisons mais aussi les grands hôtels, les compagnies maritimes, les chemins de fer et les brasseries qui doivent trouver à s’approvisionner en glace tout l’été.

Montréal compte tout naturellement plusieurs marchands pour répondre à la demande. Dans l’est de la ville, la famille Boire, par ailleurs marchande de charbon, de bois et de grains, coupe ses blocs directement à même le fleuve. À la fin de l’hiver, la famille Boire aura entreposé d’ordinaire 60 000 blocs de glace de 1000 livres chacun (450 kg).

À Sherbrooke, un des principaux marchands de glace continue ses opérations sur la rivière Magog jusqu’en 1958. En 1915, l’entreprise sherbrookoise des frères Ross demande 20 $ pour approvisionner ses clients de mai à septembre, ce qui équivaut à un peu plus de 400 $ aujourd’hui. Le prix de la glace varie selon les années, en fonction du climat et de la facilité qu’on a eue à la récolter et à la stocker.

Dès le début janvier 1910, un témoin observe qu’à Trois-Rivières, les attelages traversent les rues afin de renouveler les stocks pour l’été. Beaucoup d’argent en perspective, note-t-on.

La demande pour la glace donne du travail partout. Dans une petite localité comme Disraeli, on engage vers 1910, entre février et mars, jusqu’à 120 hommes et 30 paires de chevaux. On approvisionne ensuite en glace des localités aussi éloignées que Sherbrooke. En 1945, à Otterburn Park, le bloc de glace est vendu 10 ¢, mais on ne précise pas la taille exacte de ce gros morceau de froid arraché aux dents de l’hiver.

Dans les campagnes, où l’électrification sera parfois tardive, on compte aussi beaucoup sur la glace. Les agriculteurs l’utilisent pour conserver le lait et le beurre.

Les profits liés au commerce de la glace vont fondre rapidement. Ces marchands de froid disparurent définitivement à peu près tous en même temps, alors que la diffusion des électroménagers et l’électrification condamnent irrémédiablement les imposantes armoires à glace au rôle de fantôme d’un temps à jamais gelé.

2 commentaires
  • Martin Morissette - Abonné 14 janvier 2016 11 h 48

    Glacière de Chicoutimi

    Mes arrière-grands-parents Jean-Louis Tremblay et Émilie Bouchard étaient les propriétaires de la Glacière de Chicoutimi fondée en 1919 sur la rue Ste-Anne. Mon grand père Louis-Philippe, l'aîné de la famille, a scié de la glace sur le Saguenay pour ensuite l'entreposer dans les glacières, isolées à la sciure de bois. Mon grand-père était un cas typique d'un homme bâti comme une armoire à glace. Les affaires allaient bien à cet époque, les clients principaux étant les bars, les hôtels et le Canadien Pacifique. Cette dernière achetait la glace pour ses clients qui prenaient le train. Une belle histoire à raconter aux descendants.

  • André Côté - Abonné 14 janvier 2016 12 h 33

    Armoire à glace

    «De ces meubles d’autrefois, on a surtout conservé une expression courante : « Être bâti comme une armoire à glace ».

    En fait, voici ce que je trouve sur le site «Wikitionnaire» :

    Armoire à glace : Armoire comportant un miroir sur sa ou ses portes.