Le repli sur soi

L’hiver est une saison intellectuelle. On y pense le monde.
Photo: iStock L’hiver est une saison intellectuelle. On y pense le monde.
Partez à la découverte des soleils du froid dans une histoire de la glace, du patin, de la réfrigération, de l’isolation et des lumières de l’hiver. Une série sur le froid pour se réchauffer l’âme.​
 

L’hiver a été longtemps représenté comme un moment propice à l’intériorité. Ce n’est pas pour rien que les grands romans russes, ceux de Tolstoï ou de Dostoïevski, par exemple, ont pour toile de fond des espaces de blanc infinis.

La datcha au milieu des bois et de la neige, quoi de mieux pour exprimer un drame intérieur ? C’est là une trame parfaite pour camper l’intériorité sombre des drames intérieurs. Le cinéaste Bernard Émond, amateur de littérature russe, l’a bien compris dans certains de ses films.

Au XIXe siècle, les représentations de l’hiver mettent l’accent sur l’homme seul livré aux éléments. L’hiver est une saison intellectuelle. Les images du patineur représenté sous les allures d’un penseur sont nombreuses. On y pense le monde, dans un repli sur soi.

L’idée de l’homme défiant la nature morte de sa seule force est aussi une représentation très courante pendant longtemps. Cette imagerie sera magnifiée à tel point par le régime hitlérien qu’elle sera abandonnée par la suite à cause de cette mauvaise fréquentation.

La solitude

L’hiver sera plutôt vu plus tard pour son rapport à la solitude, aux grands espaces, à une certaine mélancolie devant l’humanité.

C’est l’esprit des tableaux tout de blanc de Jean Paul Lemieux, mais aussi en quelque sorte celui de Fargo, le film mythique des frères Cohen, où la neige marque la profonde difficulté des personnages à communiquer entre eux leur expérience du monde.

Goethe s’intéressait de près aux effets de cette saison. En 1810, il estimait que les effets physiques et moraux de la couleur étaient bénéfiques à l’homme, alors que l’hiver, envisagé par nombre d’Européens comme plutôt gris et maussade, produit un déficit qui conduit, croyait-il, à des maladies de l’âme.

Il s’agissait en fait d’un lieu commun : cette période de repli éprouvait les consciences, disait-on. Goethe ne faisait que reprendre une impression commune.

Le baron de Montesquieu, le célèbre auteur de L’esprit des lois, a réactivé dans ses écrits une vieille conception du monde, qui considère que la géographie et ses climats induisent des comportements par rapport aux lois, aux gouvernements et aux peuples. Vivre en pays froid produit sur les individus des déterminismes, pense-t-il.

Les maladies de l’âme

Les habitants des pays nordiques sont plus rigides. Leur esprit casse-t-il pour autant au premier choc ? Le monde de l’hiver, va-t-on répéter, ce monde du repli sur soi et sur ses malheurs, petits et grands, est propice à générer les maladies de l’âme.

Le premier, Émile Durkheim, argumente fermement pour montrer que cela n’a pas de sens. On ne se suicide pas davantage en hiver, mais, au contraire, surtout par de beaux jours d’été, tandis que les oiseaux chantent.

« Ce n’est ni en hiver ni en automne que le suicide atteint son maximum, mais pendant la belle saison, alors que la nature est la plus riante et la température la plus douce. L’homme quitte la vie au moment où elle est la plus facile. » Rigoureux, Durkheim montre qu’en Europe, un peu moins d’un suicide sur cinq est commis l’hiver. Il en va de même au Nouveau Monde.

Le blues

Les médecins du XVIIIe siècle échafaudent des théories pour expliquer que le manque d’activité et l’alimentation de l’hiver produisent un épaississement dommageable des humeurs, ces fluides que l’on pense être responsables de l’équilibre de l’individu.

Marc Lescarbot, dans son Histoire de la Nouvelle-France (1609), estime déjà que le printemps sauve les corps en ce qu’il dénoue « les humeurs resserrées durant l’hiver ».

Soudain, à cause de la chaleur nouvelle du soleil, il décharge « de la mélancolie et des sucs exorbitants qui se sont amassés durant l’hiver ».

Reste que les dépressions saisonnières frappent plus l’automne et l’hiver. On sait aujourd’hui que les jours écourtés et un rapport déficient à la lumière en sont les principaux responsables.

Ce phénomène dépressif toucherait de 2 à 3 % de la population, surtout des femmes. Mais un individu sur cinq souffrirait de vecteurs de l’hiver qui induisent à tout le moins une déprime hivernale.

Des formes variables

Les formes de la dépression saisonnière peuvent être variables. Les symptômes sont d’ordinaire ceux-ci : manque d’entrain, fatigue chronique, baisse de productivité, appétit incessant pour le sommeil, baisse marquée de la libido, irritabilité inhabituelle, difficulté à se concentrer, changement dans l’appétit, qui est le plus souvent augmenté.

Les recommandations pour échapper au trouble affectif saisonnier (TAS) sont aujourd’hui largement partagées. La luminothérapie est très recommandée comme premier élément de solution.

Elle consiste en l’exposition tous les jours à une lumière vive, habituellement celle produite par une source artificielle spécialement conçue et offerte au Canada en vente libre, sans prescription.

Cependant, la durée d’exposition est variable d’un individu à l’autre et doit être ajustée sous le contrôle d’un spécialiste.

Luminothérapie, sport...

La luminothérapie permet d’atténuer considérablement les effets saisonniers liés à la variation de la lumière.

La pratique régulière d’une activité sportive en plein air se révèle aussi très souvent bénéfique.

Dans certains cas, la dépression saisonnière doit être aussi traitée par une psychothérapie et, éventuellement, par la prise d’antidépresseurs.

Dans les neiges d’aujourd’hui, le psychiatre apparaît tel un bâton de marche nécessaire à l’« hivernitude » de certaines personnes.

2 à 3 %

C’est le pourcentage de la population touchée par la dépression saisonnière, surtout des femmes. Mais un individu sur cinq souffrirait de vecteurs de l’hiver qui induisent à tout le moins une déprime en cette période.

Photo: iStock
5 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 6 janvier 2016 06 h 53

    «Les maladies de l'âme....»

    Se peut-il que des êtres humains expérimentent des chapitres de leur histoire de vie en les calquant sur les quatre saisons ou de monsieur Vivaldi ou de ???
    Pour exemple: il est au printemps ou à l'automne de sa vie ?
    Si tel est le cas, j'étais assurément au pire hiver d'un chapitre de «mon» histoire de vie lorsque, emprisonné, j'ai eu le percutant choc de réaliser que je souffrais de «la maladie de l'âme». Oui, un mal tel que si bien décrit par madame Denise Bombardier et le Dr. Claude St-Laurent. Mais encore ? «Le mal de l'âme» - Paris - 1989 - Robert Laffont.
    Je dois à tant et tant de gens ma libération de ma propre «hibernitude». Que de mercis à y formuler !
    Sans prétention autre que celle de me reconnaître dans votre bel article monsieur Nadeau que je remercie.
    Gaston Bourdages,
    Auteur,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Gilbert Turp - Abonné 6 janvier 2016 08 h 49

    Géographie

    On sait que l'Histoire est une assise culturelle fondamentale, mais on oublie que la Géographie (le territoire, le paysage) l'est tout autant.
    Je ne doute pas une seconde que notre rapport à la nature soit aussi fondamental à notre identité que notre rapport au temps.

    Et oui, il faut jouer dehors l'hiver. Si possible hors des lieux de la ville qui bouchent la vue sur l'horizon.

  • . Cabana, Séguin inc. - Abonné 6 janvier 2016 09 h 24

    comme Émile Nelligan l'a exprimé

    "Ah ! comme la neige a neigé !
    Ma vitre est un jardin de givre.
    Ah ! comme la neige a neigé !
    Qu’est-ce que le spasme de vivre
    À la douleur que j’ai, que j’ai."

    Étienne Gour

  • Jacques Morissette - Inscrit 6 janvier 2016 09 h 38

    Pourquoi toujours parlé de psychologie dès qu'on sort de la norme?

    L'ours dort dans sa tanière l'hiver. Fait-il une dépression pour cela? De fait, non, il ne se questionne même pas sur cela. Pourquoi ce n'est pas pareil chez l'humain, pas de dormir l'hiver, mais d'accepter qu'en hiver il ne se sent pas comme en été ou d'autres saisons?

    J'ai très hâte au jour où nous accepterons de nous considérer nous aussi des animaux, autant pour les bons comme pour les mauvais côtés de la chose. Alors, il y aurait peut-être moins de gens qui sentent le besoin de faire des thérapies, acceptant ou considérant que le malaise est simplement saisonnier.

    Bien sûr, rien empêche les gens de se soigner au besoin, mais en considérant que leur état est normal et ne font que compenser pour le manque.

  • Stéphane Laporte - Abonné 7 janvier 2016 00 h 02

    maladie mentale, est un concept flou

    Moi j'aimerais bien faire une études de la représentation iconographique de "la maladie mental" et des "malade mental" dans les quotidiens et magasines.

    Les photos que l'on appose aux articles, dans les quelles l'on parle de dépression, des photos de personne qui devrais semblé dépressive, sont des images simplices mais surtout stéréotypé. Elle viennent souvent de vendeur de photo annonyme comme "Istorck". Elle représente souvent un homme seul, recourbé sur lui même, dans un parc ou en nature. C’en est comique.