Apprivoiser la fête des autres

Hussein al-Khatat montre ici une de ses œuvres de calligraphie, qui présente 99 façons de dire «dieu». Son épouse, Mena, a préparé un festin : riz à l’aneth, poulet au citron et agneau haché en sauce.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Hussein al-Khatat montre ici une de ses œuvres de calligraphie, qui présente 99 façons de dire «dieu». Son épouse, Mena, a préparé un festin : riz à l’aneth, poulet au citron et agneau haché en sauce.

De grands boulevards, un centre commercial, un autre, puis un stationnement aussi grand que le supermarché qu’il ceinture. Une petite allée entre deux parterres qui attendent la neige. Des appartements en rangées brutes et carrées, dont le blanc des murs intérieurs n’est que rarement interrompu par des couronnes de Noël. À l’extrémité du corridor, les odeurs de la cuisine des Al-Khatat se font déjà sentir, un mélange d’épices, de viandes et de douceurs qui remplit l’air.

Ces Irakiens arrivés en tant que réfugiés en 2000 ne fêtent pas Noël, mais ils profitent de la période des Fêtes — et des congés généralisés — pour se retrouver en famille ou entre amis. Aucune décoration saisonnière clinquante ou brillante, mis à part les fioritures de mise dans une maison moyen-orientale : épaisses tentures et tapis, service de thé fleuri, tableaux dorés de calligraphie, quelques meubles en bois.

À l’instar des autres enfants québécois, les jeunes Al-Khatat avaient retenu davantage la figure du père Noël que celle de Jésus avant leur premier Noël au Canada. « J’avais une dizaine d’années, je croyais au père Noël et j’étais très excité à l’idée que j’allais trouver des cadeaux au matin. Mais le lendemain, il n’y avait rien ! » relate Ahmad, aujourd’hui âgé de 26 ans.

En sixième année du primaire, Haider ne croit évidemment plus au personnage et à ses lutins. Les élèves de sa classe étaient invités à se présenter en pyjama mardi pour une dernière journée festive et musicale avant les vacances. Il raconte qu’il a déjà voulu lui aussi un sapin en bonne et due forme. Après l’avoir bricolé en feuilles de papier vertes, il l’a collé au mur sans objection de ses parents.

Encore aujourd’hui, ils reprennent certains éléments des Fêtes, « surtout pour faire plaisir aux enfants », dit Ahmad. Les familles irakiennes amènent par exemple les plus jeunes voir le père Noël pour prendre quelques clichés. « On ne célèbre pas le 25 décembre, mais on fait souvent un échange de cadeaux », ajoute-t-il. Avec des collègues, entre amis ou en famille, les cadeaux s’échangent dans l’intimité, sans fla-fla.

L’abondance se mesure surtout à la table densément occupée par de grandes assiettes fumantes, comme ce soir, une répétition générale. Riz à l’aneth et aux fèves, poulet au citron, aubergines et agneau haché en sauce piquante, légumes marinés, salade, riz aux noix de cajous, il faut goûter à tout. Ne pas manger serait une insulte à l’hospitalité, « reprenez-en s’il vous plaît », sourit Mena, la mère de famille. C’est elle la cuisinière derrière ces portions démesurées, mais c’est son mari qui remplit les assiettes de tout le monde, surtout celles des invités. « Je pense que vous n’y avez pas goûté encore », ajoute-t-elle en pointant une boulette jaunâtre dont l’enveloppe croustillante se rompt en un mélange de raisins secs, de viande et de noix de pin.

Malgré ce faste culinaire, la famille semble plutôt détachée des grandes célébrations. Ahmad doit vérifier à quelques reprises les dates des principales fêtes musulmanes.

Deux prophètes sont nés

 

Pour la première fois depuis des siècles, la commémoration de la naissance de Mahomet coïncide cette année avec Noël. Un débat subsiste entre les différentes branches de l’islam à savoir si Mawlid ou Mouloud, selon les transcriptions, doit être célébrée ou non, et surtout, la date exacte fluctue.

C’est que le calendrier musulman est basé sur les cycles lunaires et contient 10 ou 11 jours de moins que le calendrier grégorien. Les fêtes importantes se décalent donc d’année en année, comme l’Aïd el-Fitr, qui rompt la dernière journée de jeûne du mois du ramadan par de somptueux banquets qui s’allongent tard dans la nuit.

« L’autre occasion importante est après la période des pèlerinages [Aïd al-Adha ou Aïd al-Kabir]. On coupe la gorge d’un mouton et on le sert entier sur la table », explique Mena dans un français laborieux. Comment réussir à cuire un animal entier ? « Dans le fourneau », répond-elle avec une expression joliment québécoise, apprise de ses amies de Joliette, ville où ils ont d’abord mis les pieds.

Son fils Haider se mord les lèvres pour ne pas compléter ses phrases, lui qui parle aisément trois langues. Il fréquente une école arabe le dimanche, pour apprendre à écrire les mots qu’il utilise déjà à l’oral. Le plus jeune des Al-Khatat, le « Québécois de la famille » rigolent ses parents, est très informé et parle abondamment d’histoire et de géographie lorsque questionné.

Et le pays natal ? « Nous y sommes retournés pour la dernière fois il y a quatre ans. La guerre était moins pire que ce qu’on voyait à la télévision », dit Mena. Ahmad, qui correspond encore avec des amis restés à Bagdad, assure qu’un sapin a été dressé au centre-ville, un pied de nez aux extrémistes qui n’aiment pas les fêtes.

Le dessert s’étire, entre la crème saupoudrée de cajous et le thé, des sacs de noix surgissent l’un après l’autre. Elles sont savamment fumées ou épicées dans le commerce d’Hussein, le père de famille.

Plutôt silencieux, il prend du rythme tout à coup pour démontrer d’un coup de feutre toute la beauté de l’alphabet arabe. Il montre sa carte de membre de l’Association irakienne des calligraphes et décroche l’une de ses oeuvres pour y voir de plus près. En très petits caractères, on peut y lire toutes les façons de dire « dieu » en arabe. Il y en a 99, et au moins autant de plats pour le célébrer.

Le père de famille fait une démonstration de calligraphie pour ses invités, en écrivant d’abord leur nom, puis «Montréal». Mena explique quant à elle les peintures métalliques habituellement utilisées. 

On ne célèbre pas le 25 décembre, mais on fait souvent un échange de cadeaux



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