Un brunch entre Damas et Montréal

Les deux familles réunies pour le brunch. De gauche à droite: Laura Moussa, Evan Romhein, Loay Romhein (derrière), Charles Renaud Lidji avec sa fille Iris Camélia Lidji, Chloé Meunier-Gingras qui porte Chad-Éliam dans ses bras et Cizar Romhein.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les deux familles réunies pour le brunch. De gauche à droite: Laura Moussa, Evan Romhein, Loay Romhein (derrière), Charles Renaud Lidji avec sa fille Iris Camélia Lidji, Chloé Meunier-Gingras qui porte Chad-Éliam dans ses bras et Cizar Romhein.

Entre une fournée de crêpes et une deuxième tournée de café, Chloé Meunier-Gingras prend le temps d’expliquer que le sirop d’érable vient de l’arbre emblématique canadien. Son conjoint, Charles Renaud Lidji, fait dorer des croissants et du pain, pendant que sa petite Iris s’agrippe à son chandail de l’équipe des Canadiens.

« On m’a dit que le brunch consistait à manger durant des heures le dimanche matin, mais c’est la première fois que nous essayons », confie Loay Romhein pendant que ses hôtes reviennent remplir la table déjà débordante. Ce repas du dimanche est la troisième rencontre de la famille québécoise avec ces réfugiés syriens, arrivés il y a à peine deux mois.

Les deux couples et leurs enfants se sont eux-mêmes « jumelés » à partir d’une discussion sur Facebook. Un article sur les Romhein venait de paraître dans un quotidien montréalais et Chloé, abasourdie de lire les commentaires xénophobes, a pris l’initiative de leur écrire : « Tout le monde s’inventait des histoires, car il était mentionné dans l’article que Laura [conjointe de Loay] n’était pas présente pour l’entrevue. » Entre toutes les collectes de vêtements, de meubles ou de denrées, Chloé a préféré leur offrir de la complicité et du temps.

La semaine suivant cet échange virtuel, le couple montréalais et leurs deux jeunes enfants se sont retrouvés dans l’appartement de Loay Romhein et Laura Moussa à Laval. « Nous n’avions même pas encore de chaises ! Mais on avait l’impression de se connaître depuis longtemps au bout de quelques heures », relate la mère de famille. « Je me suis même adressé à Charles en arabe tout d’un coup, sans m’en rendre compte », dit son mari. « C’est quand même bon signe », répond Charles, lui-même immigrant d’origine ivoirienne.

Haro sur la peur

Le soleil présolstice qui entre par la grande porte-fenêtre ne réchauffe pas tout à fait, mais ces nouveaux arrivants ne sont ni pétrifiés par la peine ni transis par les premiers froids hivernaux. Une famille qui cherche un quotidien tranquille, sans plus : « J’avais peur d’envoyer mes enfants à l’école », glisse Laura Moussa, en déplorant le trou dans leur éducation qu’a laissé cette période trouble de 18 mois en attente d’un statut au Canada.

Les oeufs sont à peine servis que la discussion prend une tournure plus politique. « Nous ne sommes pas des réfugiés économiques, c’est la sécurité que nous cherchons », explique M. Romhein. Sa femme renchérit : « Nous n’aimons pas la guerre. Personne n’aime la guerre. Pensez-vous que les gens sortiraient de notre pays avec leurs enfants dans leurs bras si la situation n’était pas aussi criante ? »

Loay Romhein a surtout peur de la peur. « Dites à vos lecteurs que j’ai vu sur le terrain un travail très rigoureux de vérification de la part du gouvernement canadien. Un peu plus ils comptaient mes cheveux », avance-t-il avec humour. « Chrétiens, musulmans, qu’est-ce que ça peut changer ? poursuit Laura, un humain est un humain. Nos meilleurs amis étaient musulmans et nous ne nous sentons pas moins chrétiens pour autant. »

Originaires de Damas, ils ont d’abord transité par la ville côtière de Tartous, puis par Beyrouth au Liban, avant d’atterrir à Montréal. Quelques semaines avant de partir pour le Canada, ils ont rencontré une autre famille syrienne qui tirait le diable par la queue. « Leur garçon de quatre ans se couvrait la tête aussitôt qu’un bruit sifflait dans la voiture. Vous imaginez ? » dit Loay, les yeux humides.

Entre un autre service de pomme de terre, de saucisses et de fruits, le couple s’entraide pour réussir à se faire comprendre en anglais. Le début de leurs cours de français est imminent, promettent-ils, et en attendant, ils tendent l’oreille et prononcent des « mercis » très clairs. Chloé réitère son plus grand soutien, comme elle l’a déjà fait pour traduire des papiers pour l’inscription de leurs deux fils à l’école.

Loin de se prendre pour une sainte, cette enseignante québécoise n’a pas l’habitude de montrer si ostensiblement sa générosité, mais espère en inciter d’autres à faire de même. La jeune femme croit que les naufrages de bateaux de migrants, et particulièrement celui du petit Aylan Kurdi dont la photo funeste a créé une commotion au début septembre, ont « éveillé les consciences ». Celle qui enseigne depuis sept ans dans des classes d’accueil du préscolaire et du primaire a trouvé dans ce geste une façon de surmonter son sentiment d’impuissance.

Ils rient déjà comme de vieux amis, quand Loay s’essaie à chanter quelques couplets de Charles Aznavour. Chloé répond avec quelques bribes d’une chanson arabe, en agitant les bras. Charles raconte comment Evan et Cizar Romhein ont pris soin de sa petite dernière à l’air sérieux, au point qu’elle a rompu avec sa gêne habituelle pour les étreindre.

Le jus d’orange coule à flots et le précieux sirop ambré aussi. Il donne l’occasion à Mme Moussa de mentionner qu’un type de sirop sucré est fait à partir de raisins en Syrie. Le pays reste présent à leur mémoire en ce dimanche dans une maisonnette d’Anjou tranquille. Ils sont sains et saufs, mais les cernes sont toujours creux sous leurs yeux et leurs parents, toujours coincés sur un territoire en guerre.

Nous ne sommes pas des réfugiés économiques, c'est la sécurité que nous cherchons