Prévenir la radicalisation sans couper les ponts

Photo: Rhoberazzi

Comment prévenir l’extrémisme violent ? Nommer la radicalisation, la dénoncer, c’est parfois le premier moyen de faire fuir ceux-là mêmes qu’on tente d’empêcher d’y sombrer. Et si on avait tout faux en diabolisant les assauts séducteurs du groupe armé État islamique auprès de jeunes immigrants fragilisés, pris en étau entre société d’accueil et société d’origine ?

La Dre Cécile Rousseau, pédopsychiatre et directrice de l’Équipe de recherche et d’intervention transculturelles (ERIT) de l’Université McGill travaille auprès de jeunes immigrants et réfugiés dans les quartiers pluriethniques de Montréal. Elle n’hésite pas à dire que, pendant des années et encore aujourd’hui, on a eu tout faux, en matière de prévention du radicalisme violent.

« Dire aux jeunes de ne pas se radicaliser ou que “Internet, c’est dangereux”, ça ne marche pas. Ils rient de nous, et ça ne fait que les marginaliser encore plus. Il ne s’agit surtout pas d’être dans “il ne faut pas”, il faut plutôt offrir un espace où d’autres opinions peuvent s’exprimer », affirme cette pionnière de l’intervention transculturelle, engagée depuis des années dans des programmes de prévention auprès d’écoles et d’organismes communautaires de divers quartiers immigrants de la métropole.

Après les attentats à Charlie Hebdo, la France en état de choc a vu, à son grand désarroi, de jeunes lycéens éduqués dans les valeurs de la République brandir des pancartes « Je ne suis pas Charlie ». Double gifle : après l’horreur de la boucherie, les professeurs assistaient pantois à la glorification de cette idéologie sanglante chez de petits Français éduqués dans leurs propres classes.

« Les enfants qui disaient “Je ne suis pas Charlie”, étaient punis. Il n’y avait pas de moyens de diverger du credo officiel du moment. On est alors dans le EUX et le NOUS. Il n’y a pas de lieu de rencontre possible. J’ai vu des enfants traités comme des délinquants parce que des initiatives de discussion avaient mal tourné en classe. Il faut cesser de culpabiliser et d’attaquer les familles », affirme cette spécialiste.

Éviter la fracture

À Montréal, la même situation s’est présentée lors de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, rappelle la psychiatre. À l’école, les enfants immigrants du quartier Parc-Extension voyaient Oussama ben Laden traité en terroriste, alors qu’à la maison, il était érigé en héros. Plongés en plein conflit de valeurs, ces enfants, à l’aube de l’adolescence, vivaient impuissants un grand écart culturel et idéologique. Cette dichotomie vécue au quotidien peut précipiter vers la détresse et l’isolement, deux facteurs favorisant la radicalisation violente, estime la psychiatre.

Pour éviter cette fracture, des écoles du quartier ont alors introduit des programmes de discussion en punjabi dans les classes, des espaces d’échanges où toutes les opinions, même les plus dérangeantes, pouvaient être franchement discutées, raconte Mme Rousseau. « Il faut créer des lieux où les jeunes ne sont ni en conflit de valeurs ni en porte-à-faux, où la tristesse et la violence peuvent s’exprimer, où il n’y a pas qu’une seule opinion possible. Pour faire une réelle prévention, il faut dépolariser le discours et trouver des voies de compromis », dit-elle.

Au terme de ces ateliers, ces enfants — dont certains étaient exposés à la maison à un discours idolâtrant Ben Laden — ont tous écrit une lettre à George W. Bush et à Oussama ben Laden pour leur proposer leurs propres pistes de solution. C’est l’absence de droit de parole, fût-elle erronée, qui mène au sentiment d’exclusion et, à terme, à la violence, plaide ce chantre de la prévention psychosociale.

Plutôt que de dénoncer tout de go la radicalisation, au risque de couper tout lien avec les jeunes à risque, la Dre Brousseau prône la prévention distale, qui permet de créer des canaux de communication solides avec les familles et les communautés, permettant de désamorcer à la source les discours radicalisants. « On ne peut pas dire à quelqu’un en détresse : “Le suicide n’est pas un choix”. Ça ne marche pas. Il faut aller plus loin, aller aux sources de cette détresse », dit-elle.

Des espaces pour dire

Plusieurs écoles et collèges à forte fréquentation immigrante ont d’ores et déjà adapté leur programme pour offrir des lectures qui aiguisent le sens critique des élèves, dit-elle. « Cela permet aux élèves de déconstruire eux-mêmes des discours radicalisants avant d’y être exposés. Introduire un espace de doute, ça peut changer toute la donne. L’éducation est le nerf de la guerre », ajoute la pédopsychiatre.

D’autres ont créé des ateliers d’expression artistique, comme le théâtre ou les arts visuels, pour servir de canaux propices à l’extériorisation d’une myriade de sentiments entremêlés. Il ne s’agit pas ici de valoriser une diversité culturelle « rose bonbon », explique la spécialiste. « On parle de ce que vivent les immigrants, de cette souffrance de vivre ensemble, des difficultés qu’ils traversent. Plus il y a des moyens de dire l’injustice, moins il y a de risques qu’un jeune pense que la seule option possible est de se faire exploser. »

D’autres avenues sont aussi envisagées pour empêcher les jeunes à risque de basculer dans la radicalisation. À l’Institut du Nouveau Monde (INM), on explore actuellement la piste des réseaux sociaux, champ de recrutement privilégié des djihadistes, pour que d’autres jeunes s’adressent directement aux adolescents à risques d’être séduits par le mirage extrémiste. « On essaie de voir comment d’autres jeunes peuvent entrer en discussion avec eux, offrir des moyens constructifs de canaliser leurs sentiments qui, dans bien des cas, proviennent d’un sentiment d’empathie. Ces jeunes peuvent dire qu’il existe d’autres voies que celle prônée par [le groupe] EI pour pallier les injustices, comme accueillir des immigrants. Des discours alternatifs doivent être rendus accessibles à l’intérieur même des réseaux. Il faut qu’un jeune très fâché, même musulman, puisse trouver du réconfort auprès d’autres musulmans, sans verser dans la radicalisation. »

Dre Cécile Rousseau en cinq dates

1979 Doctorat en médecine à l’Université de Sherbrooke

1988 Psychiatrie à l’Université de Montréal

1994 Maîtrise en psychiatrie transculturelle à l’Université de Montréal

2010-2011 Professeur titulaire en psychiatrie à l’Univeristé McGill

2012 Directrice scientifique de l’Équipe de recherche et d’intervention transculturelles du CSSS de la Montagne
10 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 14 décembre 2015 04 h 00

    Et si les Occidentaux lisaient "les Croisades vues par les Arabes"...

    En 1150, le Monde se déchirait en guerres impitoyables nommées par les Catholiques: "Croisades". Cette Boucherie fut initiée par Urbain II, avide des trésors d'Orient, qui a lavé la cervelle du peuple avec cette race d'"Infidèles", vivant en barbares, sans moralité, reniant les lois Divines, qu'il fallait occire au nom de la foi.

    D'une centaine de ces croisades, parfois constituées de femmes et d'enfants, moins du quart atteignirent leur but sans périr en chemin. Les Arabes, peinards dans leurs cités paisibles, virent arriver en rafales des barbus déchaînés et assoiffés de sang à leurs portes, voulant les étêter en raison de leurs différences.

    Tel quiconque l'aurait fait, ils se sont défendus contre les assaillants, mais le Pape a eu ce qu'il voulait, Byzance fut pillée au profit du Vatican.

    Et est resté de tout ça, comme un froid entre Arabes et Occidentaux.

    Les Bush ont repris en 90-2000 la "tactique Urbain II". Ils ont implanté dans l'imaginaire Occidental, que les Arabes sont des "barbares ne respectant pas les lois de la guerre", et ont envoyé leurs G.I. les dégommer "in the name of God" pour en fait s'octroyer les "trésors d'Irak", leur foutu pétrole.

    "les professeurs assistaient pantois à la glorification de cette idéologie sanglante chez de petits Français éduqués dans leurs propres classes"...non! Ils ne sont pas perçus en "petits Français", mais en "petits Arabes"... Et sont à risque, n'ayant pas de Sentiment d'Appartenance pour leur Patrie. Ils sont en théorie Occidentaux, mais "Arabes" en pratique. Un jour, ils se lassent du rejet, et trouve une gang prête à les voir tels des leurs.

    Je le redis, c'est la société qui fait l'Homme et non son contraire; ne les étiquettons pas en tant que "menace", et ils n'en seront pas.

    Tout Occidental doit lire "les Croisades vues par les Arabes" d'AMin Maalouf, nous nous découvrions ainsi une complicité insoupçonnée, Occultée depuis des siècles par les Urbains II et les Bush de ce Monde!

    • Yann Ménard - Inscrit 14 décembre 2015 17 h 44

      C'est un livre très contesté sur le plan académique.

    • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 14 décembre 2015 21 h 36

      M. Ménard, je ne sais pas d'où vous sortez cette affirmation, car c'est une lecture obligatoire dans nos CÉGEP dans le programme d'Histoire.

      C'est justement une de nos grandes académies qui m'a fait faire un travail de session à partir de cette lecture.

      C'était avant les attentats de 2001, peut-être que depuis les académies ont décidé de le contester, mais dans le bon vieux temps, dans le soucis que les experts de l'histoire sachent la vérité sur ces fameuses Croisades, ils s'assuraient que ce roman soit lu des leur première session.

      Je dois juste être encore d'une autre époque. Dommage, c'est une des lectures qui m'a le plus fait évoluer...

  • Gaston Bourdages - Abonné 14 décembre 2015 05 h 09

    Et si, dans mes opinions émises, j'avais...

    ...moi-même, un comportement radical face à la radicalisation? Mercis à vous madame Paré et à votre invitée, le Dr. Rousseau.
    Ah! Les absences de nuances !
    Votre article je perçois aussi comme oui...dérangeante invitation à examen(s) de conscience.
    Gaston Bourdages,
    Auteur,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Marie Rochette - Abonné 14 décembre 2015 06 h 41

    il ne faut pas = il faut

    J'aime l'angle apporté par Mme Rousseau quand elle avance que ça ne marche tout simplement pas d'empêcher la radicalisation avec des "il ne faut pas".
    Pour moi ça parle d'un pricincipe de fondateur de mon humanité qu'est la liberté. En tant que personne libre j'ai à coeur de décider par moi-même ce qu'il faut ou ne faut pas faire et de prendre la responsabilité des mes choix et actions... de même que de l'impact de ces derniers sur mon entourage.
    En même temps je crains tout autant les "il faut" et les "je dois" qui émaillent le texte de Mme Rousseau. Oui je les crains tout autant que les "il ne faut pas". Pour moi ce sont des expression liberticide. Dès lors que je fais mien ce je dois ou il faut, je n'ai plus de choix, et je me prive de cette liberté précieuse et m'assujéti à un ordre moral extérieur à moi-même.
    et lorsque que ça commence à être difficile, il ne me reste qu'à me soumettre ou à me révolter contre la pensée moralisante soutenue par ces injonctions. Avec l'effet inverse à celui recherché !
    Je propose que nous choisissions telle ou telle direction, parce qu'elle plus congrue ou cohérente avec l'impact que je souhaite avoir sur mon environnement que de me soumettre à des je dois ou il faut ... par amour de ma liberté!

    • Gaston Bourdages - Abonné 14 décembre 2015 09 h 15

      Quel superbe hommage à ce très grand cadeau possible et disponible aux êtres humains que votre lettre madame Rochette ! J'y retiens, en particulier, libre et responsable. À cette époque où des «Je n'avais pas le choix...je n'ai pas le choix....je n'aurai pas le choix» fusent de pratiquement tous bords, tous côtés. J'ai eu le choix...tout au moins un choix. Oui, entre deux «pires», l'un l'est moins que l'autre. L'apprentissage, l'expérimentation de la liberté....une école de la vie et de vie portant son lot de chapitres d'histoires de vie passant ou de l'horreur monstrueuse ou à la grandiloquente beauté. Que dire de la conscience ou de la conscientisation de la liberté. «Ça» peut faire peur?
      Mes respects,
      Gaston Bourdages,
      Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 décembre 2015 09 h 05

    C'est si simple: j'aimerais donc que vous ayez raison

    La radicalisation n'est possible que parce qu'on la sème, qu'on l'entretient et qu'on la finance. La radicalisation est une business qui prospère parce qu'elle est financée par des pétrodollars.

    En dépit de la consigne officielle des dirigeants français d'éviter les amalgames, dans quels milieux ont été effectuées une bonne partie des arrestations en France? Dans des mosquées, notamment dans la région de Lyon où la construction de la mosquée la plus importante a été financée par l'Arabie saoudite.

    En Égypte, pourquoi les émeutes les plus violentes du Printemps arabe ont eu lieu le vendredi? Parce que l'Arabie saoudite s'est servi de son influence auprès du clergé sunnite égyptien pour transformer les prêches du jour de la prière (le vendredi chez les Musulmans) en discours incendiaires qui étaient des appels à la révolte.

    Chez nous, une fois qu'un imam a convaincu un étudiant du collège Maisonneuve que la Volonté de Dieu est qu'il doit aller combattre pour l'État islamique, vous pouvez tenter de le convaincre du contraire. Mais il est déjà trop tard; entre la Volonté de Dieu et celle des hommes, le choix est simple...

  • Yann Ménard - Inscrit 14 décembre 2015 17 h 53

    «À l’école, les enfants immigrants du quartier Parc-Extension voyaient Oussama ben Laden traité en terroriste, alors qu’à la maison, il était érigé en héros.»

    Un ami qui travaille pour Purolator m'a raconté comment sa journée du 11 sept 2001 avait été. Partout dans les bureaux où il passait, tout le monde était scotché à leurs écrans de nouvelles. Mais il m'a surtout raconté comment, de retour au dépôt à la fin de la journée, son collègue qui faisait la route dans Parc Extension a relaté des scènes hallucinantes de gens qui sifflaient et applaudissaient devant les images des tours qui s'effondraient et des pauvres qui sautaient en bas pour ne pas brûler vivant.
    Les quelques fois où j'ai raconté cette anecdote à des inclusivistes, ils m'ont répliqué que c'était impossible, du pur délire raciste...

    (Et en parlant de cette journée... Je l'ai aussi passée scotchée à mon écran, seul car mes colocs étaient absents. Un ami de l’un d’eux, extrême-gauchiste de la clique de Jaggi Singh à Concordia, est venu passer une heure à la maison. Par-dessus le choc des images, j’ai dû encaisser celui de le voir jubiler en criant : « Ouais, dans les dents les Américains! Votre empire américano-sioniste commence à s’écrouler!». Il m’avait plus tard expliqué que les Talibans sont de valeureux combattants de la liberté qui se battent contre l’opression, et que tout ce qu’on entend à leur sujet, comme par exemple les lapidations, n’est que de la propagande américaine. Je n’invente pas.)