Plus Blanc que blanc

Illustration: China

Des milliers de vestes de flottaison en Méditerranée, une ceinture d’explosifs, une vidéo montrant un policier abattre un jeune, des larmes inédites de femmes à la télévision, la question raciale est partout, tout le temps. Autrefois perçue comme une tactique d’autodéfense intéressante pour dénoncer le privilège blanc et trouver une « chambre à soi » à l’abri des accusations de communautarisme, la non-mixité choisie par les groupes ethniques provoque une levée de boucliers en ces temps d’austérité. Il semble cependant que « chaque génération politique doive redécouvrir cette idée simple », selon la sociologue Christine Delphy.

Lors des manifestations organisées en 2014 pour dénoncer la mort d’un adolescent noir à Ferguson, au Missouri, ils étaient plusieurs à demander sur les réseaux sociaux que les manifestants blancs limitent leur visibilité et « se tiennent derrière les Noirs ». Les « alliés blancs/non noirs » devaient « éviter d’occuper l’espace » et « ne jamais être au centre de quoi que ce soit ».

Des étudiants de l’Université Ryerson, à Toronto, organisent souvent des événements uniquement pour les personnes racisées*, un espace où ils peuvent « s’exprimer librement sans se sentir intimidés », d’où ils excluent même les jeunes journalistes blancs qui souhaitent couvrir leurs réunions.

Ces demandes s’inspirent notamment de l’histoire de plusieurs groupes aux États-Unis qui luttèrent pour les droits civils des Noirs. Du Mouvement de la marche sur Washington (1941-1947) au Black Panthers Party (formé en 1966), en passant par l’UNIA (United Negro Improvement Association, 1917), la volonté de se retrouver entre personnes de couleur vient en premier lieu de « la peur que les Blancs s’accaparent du mouvement ou le détournent », mentionne le professeur d’histoire à l’UQAM Greg Robinson. « Les Noirs n’étaient pas seulement maltraités par des gens qui leur voulaient du mal, ils étaient maltraités en général. Ils le sont toujours, d’ailleurs », insiste Mme Delphy en entrevue.

Privilèges

La résurgence de la racialisation, voire de l’essentialisme, ces derniers temps en Occident, coïncide avec une confusion politique et médiatique inégalée. Constamment déçus par l’idéal d’une société « juste » qui leur est projetée, encore davantage en ces temps de crise et de paupérisation, certains groupes pensent plutôt l’émancipation comme la « séparation d’une société fausse ».

Et pour cela, ils en reviennent souvent aux bases, celles des privilèges, au « fait de ne pas subir une discrimination et d’en tirer profit », pour rapporter les propos de Ségolène Roy, blogueuse à Mediapart. C’est cette dimension invisible qui fait que des personnes « sont perçues comme a priori légitimes, a priori compétentes et a priori innocentes » à cause de leur couleur de peau (blanche) qui intéresse les regroupements non mixtes.

En ce sens, « les réactions les plus surprenantes pour moi viennent de la part des gens se disant anticolonialistes, mais qui ne comprennent pas le bagage culturel autochtone », dit Gustavo Zamora Jiménez, coordonnateur du Cercle des Premières Nations de l’UQAM.

Plusieurs mouvements autochtones ont d’ailleurs tenté la non-mixité affirmée avec des résultats souvent si critiqués qu’ils ont dû se rétracter. Le Foyer pour femmes autochtones de Montréal est un des rares milieux pouvant fournir « des services exclusivement aux femmes autochtones et à leurs enfants » sans se justifier à tout moment.

Ce n’est pas le cas du Conseil de bande de Kahnawake, qui remettait encore en janvier 2015 ses ambitions de bannir de la réserve les Mohawks mariés avec des non-autochtones. Défendue notamment par l’ex-candidat à la direction du Parti québécois Louis Bernard, qualifiée de « raciste » par l’ancien ministre des Affaires autochtones Bernard Valcourt, cette intention continue de susciter des commentaires négatifs. « Le coût de tels comportements est très élevé pour ceux qui les pratiquent et tend à produire un isolement difficilement défendable », dit le professeur d’histoire à l’Université d’Ottawa Pierre Anctil.

Rapports « envenimés »

« De telles pratiques peuvent mettre à l’abri certaines petites communautés pendant une période, mais à la longue, elles tendent à pénaliser les personnes qui en font partie en les privant de réseaux sociaux performants et en limitant la mobilité sociale », insiste M. Anctil.

Pour Gaby Hsab, du Groupe d’études et de recherches axées sur la communication internationale et interculturelle, « cette spirale dans la création de mouvements exclusivistes ou exclusionnistes, en réponse les uns aux autres, ne résout pas le fond du problème [de discrimination ou de rapport de force] d’un côté. D’un autre côté, elle ne fait qu’envenimer les rapports citoyens et la diversité au sein de la société ».

Greg Robinson tempère en disant que « c’est un argument fort de demander comment les [personnes racisées] peuvent espérer mériter le respect ou l’égalité si elles n’ont pas les moyens de gérer leur propre mouvement. En revanche, c’est un argument fort de dire qu’on ne casse pas l’exclusion raciale par un mouvement exclusif. »

Quand on mentionne le remplacement hypothétique du mot-clic #DéciderEntreHommes, sorte d’« observatoire de l’absence des femmes dans les sphères de décision et d’influence » lancé en 2015, par #DéciderEntreBlancs, les réactions varient quant à la dénonciation des dérives à l’appui.

Pour M. Hsab, « cela manque de créativité et de vision », alors que M. Jiménez n’y voit « aucun problème ». « La non-mixité serait plutôt la volonté de n’avoir aucun rapport avec des hommes ou des Blancs et d’une manière systématique dans toutes les sphères d’activité. Cela semble difficile à réaliser dans le cadre d’une vie démocratique ou à l’université, où, par définition, la mixité est souhaitée. Je ne crois tout simplement pas que la non-mixité assumée ou totale soit réalisable dans le cadre d’une société moderne et démocratique », dit M. Anctil.

Le nerf de la guerre

Il ne faut pas oublier qu’« un regroupement interracial est apte à attirer plus de soutien [et d’argent] de la part du groupe dominant », soutient Greg Robinson.

Dans les années 1990 au Canada, multiculturalisme oblige, il s’est opéré un changement radical des critères de financement des ONG entraînant une restriction drastique de l’argent octroyé aux groupes monoethniques (Le financement des associations ethniques par le programme du Multiculturalisme canadien, 2004). Minorités, chercheurs et administrations se sont donc regroupés pour partager un minime pactole. Il faut encore et toujours se fier à la bonne foi de tous les intervenants pour croire qu’une véritable lutte contre la discrimination raciale peut être ainsi entamée.

Aux États-Unis, « beaucoup de groupes du mouvement non violent ont transformé leur pratique, expulsé leurs adhérents blancs et perdu beaucoup de leur soutien et de leurs fonds », illustre M. Robinson.

Pour pallier entre autres cela, au Québec, des projets comme celui de Kaianishkat, qui vise « l’autodétermination des femmes autochtones en matière de recherche », ont été mis en branle. Mais les mises en garde sont constantes de la part du milieu : « Il faut mettre l’ethnocentrisme de côté, y aller avec beaucoup d’humilité », disait encore l’anthropologue Isabelle Picard à la mi-novembre, dans un dîner-causerie à Montréal.

Peu traité

Pierre Anctil croit que « la non-mixité est une idéologie qui peut être extrêmement limitative, au point de rejeter des gens qui non seulement ont des idées différentes du groupe cible, mais qui n’ont pas le même profil sexuel, racial ou même génétique ».

Pour le professeur au Département de communication sociale et publique Christian Agbobli, « il s’agit d’un sujet important, peu traité et qui a davantage été traité sous l’angle de la polémique, alors que parfois, cette non-mixité favorise l’intégration ».

Ainsi, l’idée de réfléchir entre personnes dites « hybrides » (multiethniques) permet une meilleure réflexion sur une réalité sociale dont elles sont exemptes dans une certaine lecture scientifique masculine et blanche qui se dit objective. Pour Gaby Hsab, « il faut évaluer la pertinence [de la mixité] cas par cas ».


* Utilisé sans fondement biologique, le terme « racisé » signifie « renvoyé à une race », « infériorisé par rapport à une supériorité blanche supposée » ou « marqué visiblement » comme appartenant à un groupe.
Le jeune Noir Michael Brown, mort à Ferguson, le 9 août 2014, abattu par le policier Darren Wilson
1 commentaire
  • Johanne St-Amour - Inscrite 5 décembre 2015 10 h 42

    Je suis blanche et vous me le reprochez

    Depuis quelques années, je critique cette idéologie incarnée dans la théorie intersectionnelle dans le mouvement féministe. Dans un texte intitulé «Je suis blanche et vous me le reprochez», j'insiste sur le fait que la couleur de la peau n'empêche aucunement les femmes blanches de subir des discriminations et où je conclue:

    «Je suis blanche et alors ?

    La couleur de ma peau ne m’empêche pas de penser, d’analyser et de dénoncer les injustices vécues par des femmes, des enfants, et même des hommes vulnérables.

    Je me sens doublement trahie par ces femmes qui maudissent la couleur de ma peau !

    Je me sens doublement trahie par ces femmes qui, ayant oublié les germes de la violence, de la domination, veulent, à leur tour, me faire taire ?

    Je me sens trahie par des femmes qui hiérarchisent la discrimination, répertorient la douleur, classifient l’apartheid, échelonnent la ségrégation et occultent la solidarité, la véritable solidarité des luttes des femmes.

    De toutes les femmes !»

    Il faut arrêter de s'attaquer aux personnes et dénoncer les systèmes! Il faut militer pour des conditions de vie acceptables pour tous sans niveler par le bas les personnes qui bénéficient de ces conditions!

    Il faut arrêter de culpabiliser des gens, non seulement en les éloignant de luttes pour lesquelles ils sont solidaires, mais également en les accusant d'être responsables des discriminations qu'ils dénoncent par ailleurs.

    Il y a également un paradoxe à constater que ces exclusivistes désirent enfermer les «autres» dans une «boîtes» où une caractéristique fait qu'il est responsable de la discrimination. Ils continuent ainsi à ériger eux-mêmes les barrières qu'ils veulent, soi-disant, éliminer! Une stratégie pour maintenir la discrimination, donc la victimisation?