Un sourd parmi les entendants

Jack Volpe sur scène avec la comédienne Andréa Runge, pendant une répétition de la pièce «Tribes», qui prend l’affiche le 3 décembre au centre Segal de Montréal.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Jack Volpe sur scène avec la comédienne Andréa Runge, pendant une répétition de la pièce «Tribes», qui prend l’affiche le 3 décembre au centre Segal de Montréal.

Tout sourd qu’il soit, Jack Volpe gesticule, sourit de toutes ses belles dents, s’emballe avec, il faut le dire, un charme certain. Peut-être est-ce de sa famille italo-montréalaise qu’il tient cette expansivité ?

Jack tient d’ailleurs le premier rôle dans la pièce Tribes, qui prend l’affiche le 3 décembre au centre Segal de Montréal. Il y joue le rôle d’un sourd qui évolue dans une famille d’entendants.

Et c’est un peu l’histoire de sa vie. Né à Montréal dans une famille d’entendants, Jack Volpe a fréquenté l’école du langage des signes de 3 à 5 ans.

Puis, conformément au souhait de ses parents, il est allé à l’école ordinaire, pour apprendre à parler l’anglais et à lire sur les lèvres.

« À partir de ce moment-là, je me suis senti coupé de la communauté sourde. Et à l’âge de 18 ans, je suis retourné apprendre la langue des signes américaine », raconte-t-il en langue des signes, entouré de deux interprètes, l’un traduisant nos questions et l’autre traduisant ses réponses. Il considère désormais la langue des signes américaine comme sa langue maternelle.

Dans Tribes, le personnage de Billy, joué par Jack Volpe, parle anglais avec sa famille. Mais il fait la rencontre d’une femme, Sylvia, qui est en voie de devenir sourde et qui connaît la langue des signes.

« Je m’identifie beaucoup à ce que vit le personnage de Billy », dit-il. Dans la pièce, les parents de Billy ont précisément souhaité que leur fils apprenne à parler pour ne pas être confiné à l’entourage de la communauté sourde. C’est l’éternel dilemme entre l’assimilation et la perte de l’identité ou le repli sur soi, dilemme qui taraude toutes les minorités culturelles. La communauté sourde se considère en effet comme une minorité culturelle, puisqu’elle communique dans sa propre langue, et répond à ses propres codes. En échangeant avec Jack Volpe, on saisit toute la finesse de la langue des signes, toute sa dimension poétique aussi.

« Sentiment universel »

La pièce Tribes, écrite par l’Anglaise Nina Raine, a été jouée dans sa version française, sous le titre Tribus, l’an dernier à Montréal et à Québec. Avec Tribes, c’est la première fois qu’elle est jouée à Montréal avec un comédien sourd dans le rôle de Billy. La mise en scène est de Sarna Lapine. Jack Volpe a d’ailleurs noté de petites incohérences dans le scénario de Raine, quand l’auteure suggère par exemple qu’une personne sourde change le timbre de sa voix quand son appareil auditif ne fonctionne pas. « Ça n’est pas comme ça que ça se passe », dit-il.

Pour sa part, Nina Raine a expliqué avoir eu l’idée de cette pièce après avoir entendu un documentaire sur un couple de sourds dont la femme était enceinte, et qui souhaitait que leur enfant soit sourd comme eux.

« J’imagine que c’est un sentiment universel de vouloir que nos enfants nous ressemblent, qu’ils aient nos qualités », dit Jack Volpe.

C’est la première fois que Jack Volpe monte sur scène en tant que comédien. Il y a cependant un bon moment qu’il travaille au centre Seeing Voices Montréal, qui veut accroître la visibilité et la compréhension de la communauté sourde de Montréal à travers l’art, l’éducation et les activités communautaires. Récemment, il a signé la mise en scène de la pièce The Little Mermaid, dans laquelle jouaient tant des comédiens sourds que des comédiens entendants. Il a aussi mis en scène Deaf Whitesnow.

« Cela force à une sorte de dialogue », constate-t-il. Les comédiens sourds et entendants doivent apprendre à communiquer entre eux.

Son expressivité et son aisance en public, en plus de sa maîtrise de la langue des signes comme de l’anglais parlé, faisaient de Jack Volpe le candidat tout désigné pour le rôle de Billy dans Tribes.

Visibilité

En entrevue, il se réjouit d’ailleurs de la visibilité dont profite cette année la communauté sourde en Amérique du Nord. Il cite à cet égard la comédie musicale Spring Awakening, qui mêle sur scène des comédiens sourds et des comédiens entendants, sur Broadway, à New York.

« La communauté sourde a vécu beaucoup d’oppression, constate-t-il, et il est temps qu’elle prenne sa place. Beaucoup de gens sont encore peu réceptifs aux membres de cette communauté. »

La pièce de Nina Raine, quant à elle, appelle à une réflexion non seulement sur la surdité, mais sur la communication. Le jeune Billy évolue en effet dans une famille « valorisant l’expression de soi, mais émotionnellement malentendante », pour reprendre les mots de la critique du Devoir Marie Labrecque. Les plus grands sourds ne sont pas toujours ceux qu’on pense.