Déranger le quotidien en affichant le malheur


Une photo de Daniel Berehulak à Bhaktapur au Népal, après le tremblement de terre du 25 avril dernier qui a tué plus de 8000 personnes. L’image a été collée par Dysturb sur un mur du Club social, un café du Mile-End à Montréal, avec l’autorisation des propriétaires.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une photo de Daniel Berehulak à Bhaktapur au Népal, après le tremblement de terre du 25 avril dernier qui a tué plus de 8000 personnes. L’image a été collée par Dysturb sur un mur du Club social, un café du Mile-End à Montréal, avec l’autorisation des propriétaires.

Ils débarquent d’une Cadillac blanche un peu fatiguée, mais pas encore cahotante, stationnée sur la rue Berri à Montréal tout juste avant l’heure de pointe. Le collectif Dysturb est de passage à Montréal pour amener le photojournalisme dans la rue.

Devant l’édifice de la Grande Bibliothèque, une jeune Nigériane baisse les yeux, le regard dans l’ombre, comme la pièce où elle se trouve. Quelques passants ralentissent le pas, s’approchent pour lire la description de cette image grand format signée par l’Espagnol Diego Ibarra Sánchez, apposée sur les murs de la gare d’autobus désuète.

Ailleurs à Montréal, c’est une maison réduite en ruines par le tremblement de terre au Népal qui s’est glissée sur la terrasse du Club social, un café du Mile-End. Et un peu plus à l’est, des migrants en exil sur un mur d’Hochelaga, croqués par Olivier Jobard, qui consacre son travail à ce thème depuis bien plus longtemps que l’actuelle crise en Europe.

Dans une dizaine de grandes villes sur la planète, Dysturb affiche ce genre d’images grand format pour « que l’actualité internationale ait une résonance à l’échelle locale », dit Benjamin Petit.

« Le constat de départ est que les jeunes lisent de moins en moins la presse. La volonté est donc tout simplement celle d’informer », explique ce jeune photojournaliste, un Français d’origine aujourd’hui basé à New York. Il s’occupe de la section américaine du collectif, qui a essaimé de Paris à Sarajevo, de Melbourne à Montréal, et affiché plus de 500 photos en moins d’un an et demi d’existence.

« C’est aussi une occasion de mobilisation », renchérit Laurence Cornet, une journaliste qui écrit sur la photo depuis New York elle aussi. Elle mentionne au passage la volonté de recréer un lien aux nouvelles internationales, de moins en moins couvertes par une industrie en pleine crise.

Benjamin Girette et Pierre Terdjman, les deux photojournalistes français derrière la première impulsion de Dysturb, en avaient surtout assez de ne pas pouvoir publier les images importantes à leurs yeux. Après avoir couvert des guerres, des épidémies, des révoltes ou des famines, il devenait très frustrant de voir ces événements faire la couverture des journaux quelques jours seulement, voire un seul. L’affichage direct permet donc aussi « de s’affranchir des filtres de l’éditeur ou du média », admet leur ami et collègue Benjamin Petit.

« Le milieu est très soudé, on repose sur la communauté pour continuer à afficher », dit-il. Le collectif compte ainsi sur l’aide de photographes rencontrés au gré des voyages et des festivals et promet qu’une cellule montréalaise est en voie d’être créée.

Un mur et un seau de colle

Certaines surfaces sont engluées à la faveur de la nuit, sans permission, en petits commandos mobiles qui fuient les uniformes. Une photo de la Montréalaise Adrienne Surprenant ne sera ainsi malheureusement pas restée 24 heures sur l’avenue Atwater. En à peine 18 mois, Dysturb a cependant pris beaucoup d’envergure et une partie de leur action se fait maintenant en plein jour, avec l’accord express des propriétaires d’immeubles, et même à l’invitation de ceux-ci. Des organisations aussi officielles et prestigieuses que les Nations unies ont aussi réquisitionné leurs services tout récemment, leur demandant d’afficher 70 photos pour souligner leurs 70 ans à travers Paris. Une expérience qui se répétera pour la conférence sur le climat, la COP21, qui débute à la fin du mois dans la capitale française.

Pas tout à fait du « guerilla art », ni de l’affichage sauvage, l’action de Dysturb se situe quelque part entre une micro-intervention urbaine, une exposition extérieure et une oeuvre d’éducation. C’est aussi simple qu’un seau de colle à l’eau et quatre bandes mises côte à côte pour reconstituer une photo d’environ trois mètres par quatre, énumère Laurence Cornet.

Il ne s’agit donc pas de présenter des photos à l’esthétisme léché sur un support précieux. « L’image doit être lisible, avec une composition plutôt claire pas trop chargée pour qu’un passant puisse en identifier le sujet de loin », explique Mme Cornet, qui a fait la sélection de celles déjà en place et à venir dans notre métropole.

Les images sont imprimées sur du papier plutôt mince, toutes en noir en blanc, accompagnées d’une courte description et du mot-clic #Dysturb, qui invite à poursuivre la conversation. Si la rue, « réseau social par excellence », leur permet de rejoindre un public large, le collectif commence à investir les écoles. Madelena Rehorek, une Australienne également de passage au Québec pour célébrer le photojournalisme, organise des discussions dans les écoles secondaires de Melbourne. Elle assure que les élèves sont « captivés » par les thèmes proposés.

Afficher en grand format, c’est aussi faire sortir les images d’un écran, où elles sont dorénavant si souvent confinées. Surprendre là où le quotidien défile, déranger peut-être, mais Dysturb ne cherche pas la controverse à tout prix pour faire parler d’eux. « Notre but n’est pas de froisser, de mettre de la braise sur le feu. Dans un quartier de juifs orthodoxes, on n’ira pas mettre des photos du conflit israélo-palestinien par exemple », précise M. Petit.

« Au fond, on utilise le même mode de communication que la publicité, appliqué à autre chose qui suscite l’interaction, la discussion », conclut-il. Il ne sait pas que sous ses pas, sur les quais du métro, le seul grand format donné à voir est celui d’une femme en sous-vêtements Calvin Klein.

1 commentaire
  • Gaston Bourdages - Inscrit 11 novembre 2015 05 h 34

    «Disturb....» pour aussi me rappeler...

    ....combien et comment je suis privilégié de vivre dans le confort; pour me glisser à l'oreille une invitation à dire merci pour tout ce qui m'a permis et permet de pouvoir lire ce «papier» dans Le Devoir.
    La souffrance des «autres», elle existe, elle aussi.
    Mercis à ces photojournalistes.
    Gaston Bourdages.