Petite pause entre un tic et un tac

<em>La conscience intime du temps</em>
Illustration: Christian Tiffet La conscience intime du temps

Avoir le temps. Voilà peut-être le dernier luxe, l’ultime richesse dans nos sociétés où la course n’est plus qu’un sport, mais souvent une nouvelle définition de la routine quotidienne. Pour la chercheuse et anthropologue Luce Des Aulniers, notre vision du temps est aussi une loupe, presque une lanterne magique « qui permet de voir plein de choses sur notre rapport aux autres, aux autres espèces, aux mondes, à l’importance des liens et à la manière dont on les entretient ». Petite pause, entre un tic et un tac, le temps de penser au temps.

« Il y a un changement majeur dans l’usage du temps actuel, démarre tout de go Mme Des Aulniers, chercheuse sur les rapports des humains à l’égard de la mort, intéressée, forcément, à leur rapport au temps. C’est la question de découpage de notre existence en tâches. On pense maintenant au temps comme à un saucisson qui se découpe en rondelles. » Tout, presque, est alors vu comme une tâche à exécuter ; et l’expression « gestion du temps » trouve un terreau fertile.

« Le cerveau, extrêmement plastique, est capable de faire plusieurs tâches en même temps, mais il devient confus entre les tâches opératoires liées à l’entretien de la vie — faire la vaisselle, la lessive, etc. — et cette autre exigence, qu’on oublie beaucoup, qui est la qualité de présence. Et qui, elle, n’est pas découpable, qui ne peut se faire en même temps qu’autre chose. »

Suspendre le temps, ne pas trop s’en préoccuper apporte une ouverture d’esprit, une disponibilité. Le vagabondage, l’errance, le rêve, le fait de s’asseoir sans but sur un banc de parc, tout cela demande de la présence, mais c’est de plus en plus tassé dans les marges d’agendas trop remplis.

« Quand on veut contrôler le temps au point où on le fait aujourd’hui, on n’arrive pas à laisser grand-place à l’irruption de l’inédit, d’où qu’il provienne. Et la vie, symboliquement, c’est beaucoup, beaucoup l’inédit. » Et l’imprévisible, le surprenant, une espèce d’émanation inattendue qu’on peut appeler aussi l’altérité.

Être, simplement, avec quelqu’un

« Quand mon agenda est archiplein, illustre celle qui fut longtemps professeure de communications à l’UQAM, n’importe quoi devient un contretemps. Si un oiseau entre dans la maison parce que j’ai laissé la porte ouverte, je n’y vois plus ni poésie ni magie, mais un énorme désagrément parce que ça démonte mon emploi du temps. Il n’y a plus de place pour apprécier l’inédit. On est dans un contrôle du temps très, très crispé, qui est pour moi un indice de la peur de la mort. »

Cette accumulation, non seulement de tâches, mais générale, cette multiplication des obligations nous ferait « oublier l’obligation fondamentale de respirer avec les autres. On va le faire, mais quand on consomme… » En mangeant, au restaurant, en magasinant, en allant au cinéma… « On va être avec les autres, à faire quelque chose. » Mais être, simplement, avec quelqu’un, passer du temps ensemble en le laissant couler, en ne faisant rien ou presque, disparaît de plus en plus, « particulièrement dans les villes ».

Nouveau, bref et urgent

Les observateurs de notre drôle de temps constatent aussi une survalorisation du présent, qu’ils nomment « présentisme ». « Une des particularités de notre culture, poursuit Luce Des Aulniers, c’est que la pression d’épouser son temps est inégalée dans l’histoire. » Les exigences sociales sont extrêmement accaparantes. La chercheuse nomme la nouveauté, constante, « qui implique que chaque “nouveau” sera forcément “bref”, idéalement intense, compacté. Il faut faire court — même en entrevue, précise-t-elle, la voix narquoise —, faire punch, flash, avec des formules tonitruantes ».

Et l’urgence complète ce trio de caractéristiques de notre époque, « au sens quasi digital, avec toutes nos alertes Internet », poursuit celle qui aime analyser les discours, s’amusant déjà de la force de ce mot, « alerte ». « Je suis rendue avec des alertes qui m’indiquent les passages d’autobus… C’est quand même un peu fort », rigole Des Aulniers.

En plus de provoquer une fragmentation, de ne pas reconnaître les réels apports du passé, ces trois éléments provoquent des significations toujours provisoires, qui ne sont valables que pour un moment X, qui doivent être constamment renouvelées. Une fuite en avant, quoi.

Et une surenchère. Alors que la pensée se trouve dans la lenteur, dans le temps de déplier des idées. « Qui peut dire : “Aujourd’hui, j’ai vécu quelque chose d’ordinaire”, et qu’on l’écoute, et que s’ensuive une histoire merveilleuse ? Tout doit être extraordinaire. »

Comment « déploguer », alors ? « Au ras de la rue — c’est ma job, d’aller incognito, de me couler et d’observer… —, il y a une variété, des formes de résistance à ce mouvement d’emballement qui, à mon avis, est très mortifère. Comme si, par réflexe de survie, plusieurs refusent de suivre le rythme général et font leur petit bonhomme de chemin sans sortir les pancartes, prennent le temps de parler à leurs voisins et de jouer avec les enfants. »

Car, par réduction, avoir du temps, c’est se lier et se relier les uns aux autres « de manière à ce que les uns et les autres puissent être surpris, et avancer ensemble ». Ce qui pourrait pratiquement être une définition du verbe aimer, en quelque sorte.

Quand on veut contrôler le temps au point où on le fait aujourd’hui, on n’arrive pas à laisser grand-place à l’irruption de l’inédit, d’où qu’il provienne. Et la vie, symboliquement, c’est beaucoup, beaucoup l’inédit.

1 commentaire
  • Yves Corbeil - Inscrit 8 novembre 2015 12 h 08

    Le fameux temps, 168 heures dans une semaine

    La majorité en manque, moi j'en ai toujours eu assez et à notre goût. Il s'agit de faire des choix et vivre avec sans remord car il y a toujours des avantages et désavantages.

    Mon cas, divorcé garde partager. Une semaine 168 hrs, sommeil entre 42 et 49 hrs des fois moins, travail et transport 40+7.5 hrs, 48 hrs weekend, 4.7 hrs pour chaques soirs de semaine. Faites votre horaire avec ça et vous serez heureux. Moi je l'ai été avec mon fils et nous avons eu beaucoup de plaisirs et de négociations pour l'utilisation de l'horaire du temps et les loisirs.

    Combien de gens mettent trop d'heures pour le travail due à leur ambition de progresser dans la société. Plus gros salaire, plus de responsabilités, plus d'heures et moins de temps pour le reste. Un choix, j'ai toujours refusé les promotions, pour moi le travail était un salaire pour subvenir à nos besoins et quand tu priorise et contrôle tes besoins, tu garde le contrôle de ton horaire.

    Mais le succès, c'est personnel. Moi le succès, ça passait pas par mon statut sur le marché du travail et un titre. C'était plus, sommes-nous heureux mon fils et moi avec les choix que nous faisons, des heures de négociations et de plaisirs.

    Avec 3 enfants, je ne sais pas ce que j'aurais fait. Mais aurait fallu trouvé des solutions et faire plus de concessions.