Le temps, c’est de l’argent

Notre société voit le temps, on le sait, comme quelque chose de linéaire. Une flèche, forcément pointée vers la mort. Ce temps-là est aussi, pour les cultures qui l’adoptent, celui de l’accumulation, explique l’anthropologue Luce Des Aulniers. Et nous voilà comme des écureuils, à oeuvrer pour amasser du profit, des accomplissements dans un curriculum vitae, des prix et des récompenses.

« C’est comme si le quantitatif était devenu “le” critère de reconnaissance sociale, analyse la retraitée de l’UQAM. Et c’est là toute la différence avec les sociétés axées sur le don, la dépense, le festif, la destruction symbolique qui permet de régénérer le groupe, selon le modèle qu’offre la nature. Les excès du temps linéaire se réduisent à more, more, more, bigger, bigger, bigger. »

Benjamin Franklin, self-made-man par excellence, a bien exprimé l’essence de cette pensée en scandant « Le temps, c’est de l’argent » en 1748, aphorisme d’ouverture de son Avis à un jeune artisan. « On a un rapport au temps qui est consommatoire, poursuit Des Aulniers, et forcément, quand on consomme, on détruit. Et on détruit pour faire advenir quelque chose qui n’arrive pas : c’est un puits sans fin et sans fond… et plus ça va vite, plus on veut que ça aille vite, car un enchantement accompagne la vitesse. »

Alors que le temps cyclique, à l’inverse, a besoin d’une réflexion sur les effets des événements. Ne serait-ce que pour être en mesure de reconnaître les cycles lorsque reviennent la naissance, l’actualisation, l’accomplissement, la fin et la renaissance. « Ça ne veut pas dire que la mort y est moins difficile. C’est toujours difficile, la mort, quand on a aimé. Quand on aime, c’est toujours atroce. Mais il y avait cette consolation intrinsèque à la façon de vivre, cette rationalisation qui évite la peur panique. »

Rat des villes et rat des champs

« Il y a un impact à vivre près de la nature, poursuit la penseuse, avec qui on a, sujet oblige, pris beaucoup de temps. Les activités sont scandées et ponctuées par le temps qu’il fait, les saisons, les températures. Elles ne sont pas juste déterminées par la volonté humaine. Ça veut dire qu’une place est laissée à la considération de ce qui ne vient pas de moi. La référence est liée aux ordres de la nature. L’autoréférence est beaucoup plus forte en ville.

« On s’est beaucoup centré sur l’humain, sur l’autoréférence, et on commence à se rendre compte des dégâts que ça fait. Même le temps humain s’est rétréci. C’est devenu le temps de l’individu. Jean Baudrillard le notait déjà il y a trois décennies : notre définition de la vie a été modifiée. Elle équivaut maintenant à une simple existence individuelle, à ce temps écoulé entre les dates de naissance et de décès.

« Désormais, quand on parle de survie, de souvenirs, on ne parle que d’un individu : on le voit dans les rites funéraires, qui sont devenus une ode au culte de la personnalité, où on ne parle pas de ce que l’individu a créé, de ce qu’il a voulu faire, de ce à quoi il a participé [dans des ensembles sociaux]. Cet anthropocentrisme, doublé d’une autoréférence, fait qu’on est en train de s’appauvrir énormément sur les questions de sens — parce qu’on ne peut pas être en même temps autoréférencé et en référence aux autres espèces (animales, végétales, minérales, et le cosmos). »

Le temps des copains (et celui des amis Facebook)

Tous les outils, technologies, livres et conseils pour gagner du temps laissent bien perplexe l’anthropologue, chercheuse et spécialiste des communications Luce Des Aulniers. Il n’y a qu’à surfer un peu sur les sites de librairies en ligne pour constater le phénomène, et le marketing qui cherche à le promouvoir.

« Gagnez 1 heure par jour en 20 actions simples » ; « Savoir travailler dans l’urgence » ; « 11 règles pour réussir votre dimanche soir » ; « J’arrête d’être débordée » (notez le féminin…) ne sont que quelques-uns des très nombreux titres qui suggèrent certaines stratégies (celle du Post-it, du Mind Mapping, du Kanban personnel, des listes de tâches, etc.) pour gagner du temps. S’y ajoutent tous les appareils, applications, conseillers et technologies qui nous feront, assure-t-on, gagner de précieuses heures… que l’on pourra consacrer à mieux s’organiser.

« On a l’impression que, bardés de techno, on va pouvoir résoudre l’énigme de la mort, analyse Des Aulniers, sans réfléchir à l’impact de cette énigme dans nos vies, sans toucher à l’émotion qu’elle provoque — et, en anglais, à the motion, qui nous fait avancer et nous fait créer. Car on crée — artistiquement, technologiquement, intellectuellement, techniquement — parce qu’on a eu l’espace d’un instant une prescience de la réalité de la mort. »

Toutes nos créations, estime-t-elle, procréations et même institutions sont dues à un frôlement de cette idée de la mort. « On riposte à ce caractère dissolvant en étant créateurs. Le problème, c’est qu’on est devenus Pygmalion amoureux de sa statue. On oublie l’origine, le geste, et on prend nos créatures pour une solution, et nos vessies pour des lanternes. »

Alors que la vie symbolique, cette capacité à tisser des liens réels entre les humains, cette capacité de présence, de signifier des choses, ensemble, d’être reliés et de relier les idées, n’a, pour la chercheuse, « rien à voir avec le nombre d’amis Facebook. Je n’ai jamais vu aussi peu de questionnements approfondis, à la verticale, que depuis qu’on a toutes sortes de possibilités de zigzags de communications et de connaissances à l’horizontale ».

On se leurrerait aussi en pensant que l’accélération est toujours possible. Si on peut maximiser, par certaines connaissances, la digestion, le repos, la récupération, ces activités, essentielles, exigent « le même temps qu’elles prenaient au VIIIe siècle. Même l’écriture manuelle, au stylo, est quelque chose qu’on ne peut pas beaucoup accélérer. Si on était si préoccupés de notre corps, on ferait peut-être attention aussi à ses rythmes propres et aux alternances entre le plaisir sensoriel et les ascèses ». Et si l’agonie, le temps de mourir, s’est beaucoup réduite, l’arrivée à la vie, elle, la gestation, demande encore et toujours neuf longs mois…