L’idéal capitaliste du 24/7

Illustration: Christian Tiffet

L’économiste britannique John Maynard Keynes, un des plus influents du XXe siècle, a publié en 1931 un article intitulé « Perspective économique pour nos petits-enfants ». La Grande Dépression s’amplifiait avec son « épidémie de pessimisme économique », comme il le notait d’entrée de jeu.

Lui-même souhaitait combattre ce catastrophisme généralisé en se projetant dans le futur avec des anticipations comme celle-ci : « Pour la première fois depuis ses origines, l’homme se retrouvera face à face avec son véritable, son éternel problème : quel usage faire de sa liberté, comment occuper les loisirs que la science et les intérêts composés lui auront assurés, comment vivre sagement et agréablement, vivre bien ? »

Son futur idéalisé est devenu notre présent bien réel à nous. Alors, qui se reconnaît dans cette prophétie de la radieuse société des loisirs ?

Un sondage de l’American Psychological Association a révélé qu’en 2013, plus d’un employé sur deux consulte ses messages du boulot le week-end et que 44 % le font même en vacances. Le tiers travaille aussi pour son employeur au moins un des deux jours de congé réglementaires par semaine.

Nous voilà en laisse électronique, comme de petits appendices de chair greffés sur un monstre numérique, pour pasticher Marx. Nous voilà entrés dans l’impitoyable sollicitation des 24 heures sur 24, sept jours par semaine, l’ère du 24/7.

« À la fin du XXe siècle, il est devenu possible d’observer une intégration de plus en plus large et de plus en plus complète des sujets humains dans la continuité constante d’un capitalisme 24/7 qui a toujours été intrinsèquement mondialisé », écrit l’essayiste américain Jonathan Crary dans son plus récent livre éponyme.

« De nos jours, le domaine hyperactif de la communication, de la production et de la circulation de l’information pénètre partout. Un alignement temporel de l’individu sur le fonctionnement des marchés, en développement depuis deux siècles, a rendu caduques les distinctions entre les temps de travail et de non-travail, entre le public et le privé, entre la vie ordinaire et les milieux institutionnels organisés. […] Le sommeil devient la dernière barrière, la seule comportant des conditions naturelles que le capitalisme ne peut éliminer. »

L’essai montre comment le capitalisme part maintenant « à l’assaut du sommeil » et pourquoi il faut résister à cette agression. Dès les premières pages, le petit livre rappelle qu’un adulte américain moyen dormait dix heures par nuit au début du XXe siècle, puis huit heures dans les années 1950. La moyenne serait maintenant de six heures et demie.

La toute première anecdote raconte que des travaux subventionnés par l’armée américaine cherchent à comprendre comment un moineau suractif, le bruant à gorge blanche, peut rester éveillé pendant deux semaines en période de migration. Les militaires veulent bien sûr façonner génétiquement des commandos insomniaques.

Le reste de l’étude profonde et dérangeante montre la grande mécanique socioéconomique qui grignote de plus en plus de notre temps, qui cherche de plus en plus à retenir longuement notre attention pour finalement nous faire produire ou acheter le plus possible. L’idéal capitaliste est là, et les nouvelles technologies permettent maintenant d’étendre le fonctionnement interrompu des marchés et de l’information à toute la vie humaine. La pause et le repos deviennent des échecs, et une société de TDAH (troubles d’attention avec hyperactivité) se prépare.

Un monde à la Las Vegas

Chacun connaît les impacts de cette hyperactivité sur la vie quotidienne. L’essai élargit la perspective pour montrer les conséquences sociopolitiques et écologiques cauchemardesques de ce monde à la Las Vegas, qui ne dort jamais pour dépenser et gaspiller tout le temps.

Le professeur Crary enseigne l’histoire de l’art et de la culture à New York. Son étude, très influencée par la French Theory mâtinée de positions néomarxistes, puise ses exemples dans toutes les sphères d’activité et de création. Le quatrième et dernier chapitre ouvre avec une fine analyse du moyen-métrage culte La jetée (1962) de Chris Marker (qui a inspiré le film à succès 12 Monkeys), puis de la nouvelle Do Androids Dream of Electric Sheep ? de Philip K. Dick, qui a inspiré le film Blade Runner.

« L’anomalie persistante du sommeil doit être comprise relativement à la destruction en cours du processus qui soutient la vie sur cette planète, conclut l’essai. Parce que le capitalisme ne peut se limiter lui-même, la notion de préservation ou de conservation devient une impossibilité systémique. Dans ce contexte, l’inertie réparatrice du sommeil s’oppose à l’accumulation, à la financiarisation et à la dilapidation meurtrières qui ont dévasté tout ce qui était perçu comme commun. »

24/7. Le capitalisme

Jonathan Crary, traduit de l’anglais par Grégoire Chamayou, La Découverte, Paris, 2014, 180 pages

3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 7 novembre 2015 07 h 12

    Les humains quel etre bizarre

    En fait l'état de veille et de sommeil sont des états tres importants, nous avons qu'a observer la plupart des animaux pour nous en convaincre, que des industries aimeraient bien briser cet équilibre naturel n'est pas un secret pour personne, que ne peuvent-il pas faire pour augnmenter leur part du marché, les industries ne sont-ils pas des sortes organismes sans têtes, les jeunes sont une époque d'exploration des limites du corps, mais ceci accompli que restera-t-il de cette quête, meme les corps les plus performants tot ou tard se désagrègeront, aller vous promener dans les résidences pour personnes agées vous comprendrez de ce dont je parle, l'humain quel etre bizarre capable de tous les horreurs, heureusement que jeune nous ne le savons pas

  • Guy Lafond - Inscrit 7 novembre 2015 07 h 57

    Des commandos insomniaques?


    Mais pourquoi faire au juste?

    Pour aller faire la guerre aux communistes? Pour relancer de nouvelles guerres de religions?

    Franchement!

    Voilà bien un livre étrange que cet essai sur le capitalisme et le sommeil.

    Le capitalisme, s'il ne veut pas disparaître mais se transformer pour le mieux, devrait plutôt regarder du côté de la nouvelle économie verte sur une planète "limitée", la Terre. Pas compliqué, non?

    Quant à tous ceux et celles qui travaillent dans l'industrie du rêve et qui ne trouvent pas le sommeil, avec ou sans leur partenaire, il peuvent toujours se rabattre sur une des trois avenues suivantes: la masturbation, l'exercice physique, ou bien encore la masturbation intellectuelle comme en fait foi ce bon article du Devoir. Ils évitent ainsi de mauvaises dépendances (drogues, alcools, médicaments,...).

    Respectueusement,

    Un esprit sain dans un corps sain,

    (un Québécois à vélo à Ottawa)

  • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 7 novembre 2015 08 h 49

    Dormez on s'occupe de vous !!


    Enfin un livre qui appelle un chat un chat et le capitalime le capitalisme ! Cela est suffisamment rare pour qu'on le salue.
    Je recommande fortement la lecture de ce petit livre dont il est fait un assez fidèle compte rendu. En effet ce livre décrit avec une précision et une minutie effrayantes le grinotage de notre quotidien par le travail et par la consommation non seulement de biens matériels mais aussi et surtout par les biens immatériels. Cependant la phrase citée " Dans ce contexte, l’inertie réparatrice du sommeil s’oppose à l’accumulation, à la financiarisation et à la dilapidation meurtrières qui ont dévasté tout ce qui était perçu comme commun. » pointe du doigt l'aspect principal qui n'est pas ou peu développer dans le livre. Le capitalisme 24 heures par jour 7 jours sur 7 est une conséquence logique et inéluctable du mode de production capitaliste dont les aspects les plus visibles sont l'accumulation de la richesse d'un côté et de la pauvreté de l'autre côté, la financiarisation et la marchandisation sans limite et la destruction de la planéte en bout de compte. Ce mode de production utilise de moins en moins de travail pour produire de plus en plus et pendant qu'on dort on consomme peu ou pas du tout. On comprend pourquoi le néo libéralisme veut supprimer tout obstacle à ce qu'il appelle " les lois du marché ". Agissant comme un véritable "automate" il est illusoire de penser humaniser ou de réformer en profondeur le capitalisme. Il ne s'agit pas de faire "mieux" ou de faire "à côté" mais defaire autre chose.