La Francophonie économique reste à inventer

Michaëlle Jean, la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, a livré un discours aux participants.
Photo: Jacques Demarthon Agence France-Presse Michaëlle Jean, la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, a livré un discours aux participants.

Grand branle-bas ce mardi dans le petit monde de la Francophonie à Paris. La secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Michaëlle Jean, et le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, ont réuni plus de 80 personnalités économiques et politiques à l’occasion du 2e Forum économique de la Francophonie. Le premier s’était tenu il y a un an à Dakar dans la foulée du 15e sommet francophone, alors que l’OIF venait tout juste d’adopter sa première stratégie économique.

Un an plus tard, les 600 personnes qui ont assisté aux débats mardi ont dû constater que, malgré certaines initiatives encourageantes, la Francophonie économique restait encore à inventer. C’est l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine qui a le mieux exprimé ces tâtonnements encore timides. « N’exagérons pas trop sur les valeurs [francophones], dit-il. […] Une grande partie de ce que nous avons dit sur la Francophonie économique aurait pu se dire en anglais. Pour que la Francophonie devienne un espace économique, il faudra qu’il y ait une valeur ajoutée. Cette valeur, elle est à construire. Il ne faut pas voir cela comme une évidence, pour l’instant, c’est une ambition. Il faudra le démontrer d’ici deux ou trois ans. »

La « nouvelle frontière »

Plusieurs économistes et dirigeants d’entreprises ont néanmoins fait valoir l’intérêt économique que les 54 pays et États membres de la Francophonie représentent déjà avec 14 % de la population mondiale, 20 % des échanges mondiaux de marchandises et un taux de croissance autour de 5 %. Ainsi, le leader international des services numériques Atos a-t-il choisi d’ouvrir une filiale au Sénégal plutôt qu’en Inde comme le font la plupart de ses concurrents. Deux cents ingénieurs y travaillent déjà et ils pourraient être plus de 1000 d’ici deux ans. Même chose pour le réseau numérique professionnel Viadeo, concurrent de LinkedIn, qui a déjà quatre millions de membres dans la Francophonie et qui vient d’ouvrir un bureau au Maroc. « Le potentiel économique de la Francophonie est considérable, mais il est trop peu exploité, dit le banquier Mathieu Pigasse, p.-d.g. de Lazard France. J’ai honte lorsque je vois que même entre Français, il nous arrive de nous parler en anglais. »

Pour l’économiste Nicolas Baverez, la Francophonie pourrait rapidement devenir un avantage compétitif pour peu qu’on fasse les investissements nécessaires en éducation, qu’on garantisse la mobilité des entrepreneurs et qu’on défende la tradition juridique civiliste européenne contre le droit anglo-saxon. Cette « sécurité juridique » est essentielle, dit-il. À une époque où la révolution numérique amène chacun à créer ses réseaux, « l’intégration par la langue ne relève pas du tout du folklore. C’est un élément très fort », dit-il.

Le Québec discret

L’ancienne première ministre québécoise Pauline Marois n’avait pas caché son intention de faire de l’Afrique francophone la priorité du Québec à l’étranger. En France, depuis le rapport soumis par l’ancien conseiller présidentiel Jacques Attali, ce virage est largement amorcé. Cet été, le président François Hollande a annoncé que l’Agence française de développement (AFD), chargée de l’aide à l’Afrique, travaillera dorénavant avec la Caisse des dépôts et consignations (CDC), ce qui en fera la plus grande agence du genre en Europe. Le président du réseau des 800 Alliances françaises, Jérôme Clément, n’hésite pas à affirmer qu’à l’heure où l’avenir de l’Europe est incertain, la Francophonie redevient, pour la France, « la nouvelle frontière », son « véritable destin ».

Alors que le Québec a longtemps été l’un des principaux défenseurs de la Francophonie économique, sa présence fut plutôt discrète à ce sommet. Robert Beauchemin (eConcordia et KnowledgeOne Canada), Anne Gaboury (Développement international Desjardins) et Isabelle Genest (Le CAMP) ont participé à des ateliers spécialisés. Selon cette dernière, « même si nous parlons la même langue, nous n’avons pas nécessairement tous la même culture. Nous [Québécois] sommes souvent perçus comme des Anglo-Saxons qui parlent français ». Le Sénégal, le Cameroun et Madagascar étaient représentés par leur chef d’État. La Belgique avait délégué son premier ministre. Même si deux ministres économiques québécois seront très bientôt à Paris, aucun n’a jugé bon d’avancer sa venue pour l’occasion.

Nombre de gens d’affaires souhaitent que le prochain forum soit plus concret. Certains ont proposé la création d’une chambre de commerce francophone. D’autres souhaitent l’organisation de séminaires destinés à favoriser des partenariats. Signe que la Francophonie n’est pas la seule à courtiser l’Afrique, nombre de participants africains se sont envolés pour l’Inde sitôt le forum terminé.

4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 28 octobre 2015 02 h 01

    Le plus important pays du monde

    Oh! la,la, quel défi, si la France avait eu le sens des affaires elle serait le plus important pays du monde

  • Jean Richard - Abonné 28 octobre 2015 09 h 08

    Le Québec, la France et l'Afrique

     « Nous [Québécois] sommes souvent perçus comme des Anglo-Saxons qui parlent français »

    Y a-t-il encore à ajouter sur cette très juste et très pertinente définition des Québécois ? Nous sommes des assimilés et le dernier élément qu'il reste à faire disparaître, c'est la langue. Or, les choses vont bon train et la génération qui ne parlera pas français jusqu'à sa mort est déjà au monde.

    La France ? On pourrait la définir comme étant le plus américain des états européens. N'étant plus capable de coloniser, la France souhaite se joindre au colonisateur, ne se rendant pas compte que pour y arriver, il faudra se faire coloniser et là, les choses vont bon train. La culture franco-française est en déclin accéléré, et la culture nivelée, que restera-t-il ? Pour combler le vide laissé par ce déclin, la France se laisse engloutir par la culture américaine, encore plus que le Québec.

    Et l'Afrique ? Pour les Africains francophones, le français est un héritage colonial. Mais la porte ayant été montrée au colonisateur, le français peut maintenant très bien se marier à la culture africaine (une culture très forte et très diversifiée). Le problème pour la France et le Québec, c'est la non-reconnaissance de cette forte culture africaine. La France n'est plus colonisatrice, mais elle est restée paternaliste. Le paternalisme ne permet pas d'échanger d'égal à égal. Quant au Québec, son identité d'Américain parlant français l'amène à continuer à percevoir l'Afrique comme un continent qui serait en état d'infériorité à cause de sa culture, une culture qu'on croit folklorique et non viable. C'est typiquement américain comme comportement.

    Bref, la francophonie, c'est l'Afrique, et l'Afrique, c'est une autre façon de faire des affaires. L'infériorisation des valeurs culturelles africaines par la francophonie occidentale (européenne et nord-américaine) est peut-être l'obstacle majeur au développement d'un lien économique entre nations francophones.

    • Simon Pelchat - Abonné 28 octobre 2015 12 h 57

      M. Richard je partage votre point de vue et votre dernier paragraphe particulièrement. D'ailleurs la nomination de Michaëlle Jean à la tête de l'OIF témoigne du paternaliste de la France, du Canada et du Québec qui ont imposé cette candidature aux pays africains qui sont la majorité. Je n'en veux pas à Mme Jean mais j'en veux à son choix qui fut un manque de courage des uns et un esprit colonisateur des autres.

  • Denis Paquette - Abonné 28 octobre 2015 10 h 28

    La francophonie toujours a repenser

    Peut etre faudra-t-il un jour parler de notre langue de ce qui a deja été la chose la plus importante, dans ces conditions la francoplonie est-elle viable, peut etre pour des gens uniques, des sortes de moines sympathiques, aimant parler sexe et origines, n'est ce pas, des préocupations, qui sont éternelles, enfin jusqu'aux prochaines grandes inovations