Hôpitaux à recycler


Une fois complété le transfert de ses patients vers le nouveau CHUM, un sort incertain attend l’Hôtel-Dieu.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Une fois complété le transfert de ses patients vers le nouveau CHUM, un sort incertain attend l’Hôtel-Dieu.

Juché sur le flanc sud du mont Royal, surplombant Montréal de son perchoir végétal, l’ancien hôpital Royal Victoria est désaffecté depuis déjà quelques mois. Vide, l’immense site a des allures dantesques.

Après avoir desservi les quartiers centraux de la métropole pendant 122 ans, le vaste complexe hospitalier de l’avenue des Pins, dont la superficie des seuls bâtiments s’élève à plus de 110 500 m2, a tranquillement été déserté au printemps dernier. Ses activités ont été déménagées au site Glen, où est maintenant déployé le nouveau Centre universitaire de santé McGill (CUSM).

Un sort similaire attend son voisin francophone dès l’an prochain, moment où le transfert des patients de l’Hôtel-Dieu vers le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) est prévu. Une fois ce déménagement terminé, ce que l’avenir réserve à ce mastodonte de pierres grises, campé sur la face orientale de la montagne depuis 1861, demeure toutefois incertain. Et ce, malgré les nombreuses idées déjà sur la table.

Même son de cloche au Royal Victoria, où, malgré la disponibilité du site depuis six mois, rien n’indique qu’un plan clair sera mis en branle de sitôt. L’Université McGill a bien manifesté son intérêt pour le reconvertir afin de l’intégrer à son campus, mais il faudra encore attendre un bon moment avant de voir aboutir ce projet. Les échéanciers les plus optimistes visent une ouverture pour l’automne 2022.

« L’idée de McGill donne espoir, mais on n’est pas à la veille de la voir se concrétiser, lance avec inquiétude Dinu Bumbaru, directeur des politiques pour Héritage Montréal. Et en attendant, il y a des dangers énormes à laisser ces espaces vides. » Vu l’immensité des deux domaines — sept hectares pour l’Hôtel-Dieu et dix pour le Royal Victoria —, ils risquent aussi d’être la proie des squatteurs et des vandales, ce qui pourrait rendre leur réfection encore plus coûteuse.

« Un bâtiment vacant se détériore extrêmement vite et coûte très cher en frais de détention pour réduire le risque de dégradation », renchérit le directeur général du projet du Quartier international de Montréal, Clément Demers. À lui seul, le site de l’avenue des Pins nécessitera un budget de maintien de plus de huit millions de dollars par an. À l’heure actuelle, il est prévu que cette responsabilité incombe au CUSM et donc, par extension, au gouvernement québécois qui en est le véritable propriétaire.

L’exemple parisien

Pour éviter que ces sites dépérissent dans l’attente de leur nouvelle vocation, un usage éphémère peut être envisagé par les pouvoirs publics. En ce sens, Montréal pourrait s’inspirer de Paris, qui, au tournant des années 90, a laissé un collectif artistique, Usines éphémères, s’installer temporairement dans les bâtiments vacants d’un ancien hôpital pour enfants.

À l’époque, Caroline Andrieux est âgée d’à peine 24 ans et a de l’audace à revendre. Avec un ami musicien, elle part à la recherche de lieux abandonnés aux quatre coins de la capitale française. Après quelques mois, le duo tombe sur l’hôpital Bretonneau, en plein coeur du 18e arrondissement.

Jusqu’alors abandonné, ce complexe de 15 000 m2 — soit moins du quart de l’Hôtel-Dieu — est devenu le repère de plusieurs centaines d’artistes, toutes disciplines confondues, pendant sept années.

C’est le succès de ce projet — qui a trouvé écho dans des initiatives similaires aux États-Unis et en Allemagne, entre autres — qui a finalement conduit l’artiste au milieu des usines désaffectées et autres forges mal aimées du quartier montréalais Griffintown. « Tout était à l’abandon, j’ai vraiment craqué », se souvient celle qui a, par la suite, participé à la création de la Fonderie Darling qu’elle dirige toujours aujourd’hui.

Lorsqu’on évoque les immenses espaces qui hantent la montagne, le regard de Caroline Andrieux s’illumine, avide. « C’est certain que je serais intéressée, pour peu que je ne sois pas toute seule à m’y investir », lance-t-elle avec un sourire.

« Ce qui est bien avec un atelier d’artistes, c’est que ce n’est pas compliqué. Il faut de grands murs, de la lumière, des portes qui se ferment… L’artiste s’occupe du reste. » Il va sans dire que tous les types d’usage ne se prêtent pas à l’éphémère. Pas question donc de faire des logements temporaires, l’éviction des locataires pouvant poser problème, et ce, même s’il est clair, dès le début, que le bail est pour une durée limitée. « De toute façon, c’est le genre de chose qui demanderait énormément de travail en amont. L’idée est plutôt de faire quelque chose de simple dès le départ qui permet d’habiter ces lieux et, par le fait même, de les protéger. »

L’occupation éphémère peut ainsi devenir salvatrice si elle permet au gouvernement de se décharger d’au moins une partie des frais qui seront, de toute manière, vitaux pour la préservation de ces espaces.

Tous ne partagent toutefois pas l’enthousiasme de la directrice de la Fonderie Darling vis-à-vis de l’éphémère. Difficultés de réalisation, entreprises coûteuses et contexte légal contraignant sont quelques-unes des raisons évoquées pour tempérer ces envies de courte durée. Pour Caroline Andrieux, ce raisonnement relève surtout d’une méconnaissance de cette approche. « Avec l’Hôpital éphémère, nous nous occupions de tout : l’entretien, les comptes, la sécurité… Montréal a les conditions de base nécessaires : une scène artistique bouillonnante et beaucoup de locaux vacants. Après, ça prend surtout de l’audace ! »

« L’usage temporaire est un peu un aveu d’impuissance, laisse tomber Marie Lessard, qui présidait le groupe d’experts mandaté, en 2013, par le gouvernement pour se pencher sur l’avenir de ces bâtiments hospitaliers. À quoi bon se tourner vers le temporaire quand on peut tout de suite faire des usages permanents ? »

Repenser la planification

 

Ces deux cas viennent, une fois de plus, remettre en question les processus qui se mettent en branle lorsqu’il faut revoir l’usage de bâtiments patrimoniaux.

Ce manque de planification laisse craindre le pire aux spécialistes qui voient dans cette mauvaise gestion la répétition d’expériences malheureuses, comme celles du Silo no 5, de la maison Redpath ou, plus récemment, de la bibliothèque Saint-Sulpice, tous abandonnés pendant de longues années. « Ça fait plus de 10 ans qu’on répète qu’il est urgent de passer à la planification », déplore Hélène Panaïoti, directrice des communications et des relations avec la communauté pour les Amis de la montagne.

« Ce sont des hypothèques urbaines, un luxe qu’une métropole ne peut pas se payer, surtout à la veille d’un important anniversaire, tranche Dinu Bumbaru en faisant référence au 375e de la ville qui approche à grands pas. De quoi aura l’air Montréal si ces deux hôpitaux sont abandonnés, pareils à des fantômes urbains ? Vous imaginez un peu si l’Hôtel-Dieu, l’héritage de Jeanne Mance, la fondatrice de la ville que l’on célèbre, est laissé à la merci des pigeons. »

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