Les âpres négociations de l’automne

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Michel Tremblay, le président de la Fédération des professionèles (FP) de la CSN
Photo: Michel Giroux Michel Tremblay, le président de la Fédération des professionèles (FP) de la CSN

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Aux tables de négociations du secteur public, tous les enjeux importants sont sur la table, et certains droits qu’on croyait acquis pourraient disparaître. Les porte-parole des syndicats en santé racontent ce qu’il en est de cette difficile négociation.

Samedi dernier, ce sont plus de 150 000 employés de la fonction publique qui sont descendus dans la rue. Et toujours la semaine dernière, la Confédération des syndicats nationaux, la CSN, obtenait de ses membres un mandat de grève on ne peut plus clair de 85 %. Cette mobilisation exceptionnelle envoie un message explicite au gouvernement, souligne le président de la centrale, Jacques Létourneau. Malgré plusieurs séances de négociations, les dossiers portés aux tables de négociations n’avançaient pas d’un iota. Depuis la semaine dernière, note-t-il, les « patrons » ont commencé à bouger, « à partir du moment où les quatre fédérations du secteur public ont tenu une instance conjointe et que les mandats de grève sont sortis de façon aussi forte […]. Mais bouger un peu ne veut pas dire bouger nécessairement dans le bon sens… »

Selon le président, « le ras-le-bol est généralisé et une telle mobilisation est à la hauteur de l’attitude du gouvernement libéral depuis qu’il est au pouvoir : toute la lutte à l’austérité, les effets des compressions budgétaires sur les personnels et sur les services à la population ». Jacques Létourneau affirme que s’ajoutent à tout ça « des années et des années de restructuration. Le Parti libéral n’a pas inventé la roue ; ce qu’est en train de faire Monsieur Couillard, Monsieur Charest l’a fait avant lui ».

L’objectif du syndicat est toujours d’en arriver à une convention négociée. Mais si le passé est garant de l’avenir, Jacques Létourneau rappelle que « c’est clair, on a toujours derrière nous l’historique du secteur public avec une trentaine de décrets qu’on a vécu par le passé ».

S’il n’y a pas encore eu d’annonce concernant le moment du déclenchement de ces grèves rotatives, « ça va venir, et c’est clair qu’en attendant on va continuer à négocier, tant au niveau des salaires qu’en ce qui a trait aux demandes des patrons aux tables sectorielles. C’est difficile de dire quand et comment ces négos aboutiront, mais l’horizon de l’automne est le bon, c’est clair. Ce sera quoi la conclusion ? On ne pourra vous le dire qu’après la nuit ultime où on négociera ce qui restera à négocier ».

La désorganisation du travail

 

Jeff Begley, le président de la Fédération de la santé et des services sociaux, la FSSS–CSN, est d’avis que la priorité des négociations actuelles va aux augmentations de salaire : « Depuis les deux dernières conventions collectives, année après année, on regarde les augmentations salariales et le coût de la vie et on constate que nos membres y perdent, et de façon importante ; près de 13 % d’augmentation pendant que le coût de la vie grimpait de 28 %. » La Fédération représente environ 130 000 travailleurs de toutes les catégories d’emploi des domaines de la santé et des services sociaux au Québec ainsi que les services à la petite enfance.

Outre les salaires, toute l’organisation du travail, « ou plutôt la désorganisation qu’a créée la Loi 10 », est importante pour Jeff Begley : « On commence à peine à voir les implications, nous insistons pour trouver les moyens pour pallier les problèmes qui ne manqueront pas de surgir. » Par exemple, près de 50 % des membres de la FSSS travaillent sur appel ou à temps partiel. Ces personnes, sur liste de rappel, ne savent pas réellement quand elles seront appelées à travailler. « Elles sont souvent appelées à la dernière minute pour des remplacements alors qu’elles reviennent semaine après semaine sur le même poste et pour le même nombre d’heures. On voudrait consolider ces postes pour que les patients et les travailleurs vivent des conditions un peu moins pénibles », explique-t-il.

Le président de la FSSS souhaite aussi qu’on s’attaque aux inégalités sociales : « On perd près de 800 millions qui partent vers des paradis fiscaux. Qu’est-ce qu’on pourrait faire avec tout cet argent ! » Il s’inquiète d’un sondage réalisé par la Fondation Chagnon qui mentionne que la moitié des Québécois craignent la pauvreté et croient qu’elle doit rester une des priorités des décideurs publics : « Je suis convaincu que les jeunes familles et les retraités doivent être très préoccupés. Ce gouvernement attaque les gens qui ont un régime de retraite au lieu d’améliorer la situation des gens qui n’en ont pas ! Les membres chez nous qui travaillent à temps partiel s’en vont vers la pauvreté à la retraite… »

Jeff Begley est aussi préoccupé par l’incapacité du système à retenir ses employés ainsi que la menace d’une plus grande présence du privé : « Ce ne sont pas les propositions d’augmentations salariales de 3 % sur cinq ans qui vont attirer les travailleurs dans le domaine de la santé. »

 

L’exode des cerveaux

Cette crainte de ce qu’on pourrait appeler l’exode des cerveaux est partagée par Michel Tremblay, le président de la Fédération des professionèles de la CSN, la FP : « Aujourd’hui, quelqu’un qui sort de l’université n’a pas le goût d’aller travailler dans le public sans parler même des conditions salariales, mais simplement des conditions de travail. Dans plusieurs disciplines, il y a pénurie importante et, de plus, on a un problème d’attraction et de rétention. » À ce rythme, la morosité et la surcharge de travail constantes auront raison des professionnels que représente Michel Tremblay.

À titre d’exemple, le 31 mars dernier le ministère a aboli une prime de rétention offerte aux psychologues selon le nombre d’heures travaillées. Cette prime avait été mise en place il y a trois ans afin d’endiguer la pénurie de psychologues : « Le résultat, c’est qu’aujourd’hui les psychologues font plus d’heures dans le privé, et la pénurie ne fait que s’aggraver. »

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que, depuis plusieurs années, Michel Tremblay se batte pour revoir l’organisation du travail. En se basant sur des chiffres d’absentéisme du ministère, le président trace un portrait sombre de l’état des troupes : « Au ministère, il existe un groupe de travail sur l’assurance salaire qui rédige un rapport annuellement. Il y a une quinzaine d’années, ce comité avait sonné l’alarme en constatant d’importants problèmes d’absentéisme, des problèmes qui coûtent cher. Ce qu’on constate, c’est qu’année après année, les taux d’absentéisme augmentent ainsi que les problèmes de santé psychologique au travail, qui représentaient en 2014 quelque 40 % des cas. L’an dernier, les coûts engendrés en assurance salaire dépassaient 400 millions de dollars. C’est majeur. »

À la table de négociation, ce qu’il propose, c’est « d’améliorer les lieux de discussion au niveau local pour améliorer la qualité des services offerts. Pour nous, dans le secteur de la santé et des services sociaux, la qualité des services passe par la qualité de vie au travail ; il faut que les gens soient en forme pour pouvoir donner des services adéquats ». Dans les faits, ça se traduit par la création d’un comité local d’amélioration continue, qui revoit la qualité de vie au travail, la conciliation famille-travail, la qualité des services offerts, le transfert d’expertise et l’analyse de toutes les dimensions reliées aux charges de travail. Mais « là-dessus, il n’y a pas d’écoute », déplore le président.

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