Neutraliser la contestation

Action policière en mars dernier lors d’une manifestation étudiante contre l’austérité
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Action policière en mars dernier lors d’une manifestation étudiante contre l’austérité
Afin de jeter un nouvel éclairage sur la « guerre » que la police livrerait aux manifestants en Amérique du Nord, la professeure de sociologie à l’Université York de Toronto Lesley J. Wood vient présenter son nouvel ouvrage Mater la meute. La militarisation de la gestion policière des manifestations ce jeudi à Montréal.
 

Soutenue par des analyses sur le profilage politique, la violation du droit de manifester et la criminalisation de la contestation, la sociologue va plus loin en montrant que la police est avant tout une institution qui tente de tirer son épingle du jeu à l’ère de l’austérité. Soumise elle aussi à la mondialisation et au néolibéralisme, la police se voit dans l’obligation de justifier son travail et sa légitimité alors que l’on coupe allègrement dans les finances publiques. La chercheuse met en lumière comment le pouvoir de la police n’a cessé de croître en Amérique du Nord grâce notamment au renforcement de la professionnalisation des policiers (conférences, fraternités, collaborations internationales) et aux rapprochements plus marqués avec les intérêts économiques privés (industrie sécuritaire, recours aux experts, technologies de surveillance). Dans ce contexte, l’intolérance à toute forme de contestation de son pouvoir grandit.

Neutralisation stratégique

« Dorénavant, nous avons affaire à une logique de “neutralisation stratégique” où les manifestations sont perçues comme des menaces à éradiquer d’avance, comme le terrorisme », explique au Devoir Lesley J. Wood, qui prononcera une conférence sur le sujet ce jeudi soir à l’UQAM à l’invitation du Collectif de recherche interdisciplinaire sur la contestation.

En effet, les tactiques policières auraient grandement évolué entre 1995 et 2013, époque sur laquelle se penche le livre. Le tournant se situe au moment des grandes manifestations contre les sommets économiques : « Avant cette époque, […] les arrestations de masse étaient effectuées après que les manifestants eurent participé à des actes de désobéissance civile ou des émeutes, pas avant. »

Aux prises avec des manifestations d’un nouveau genre, les policiers auraient « adapté » leurs tactiques pour adopter une ligne plus dure. Ces manifestants, perçus comme « menaçants » ou « imprévisibles », se heurtent à des arrestations de masse, à l’utilisation d’armes sublétales, aux unités antiémeutes et à la technique de surveillance perfectionnée. Cela s’accompagne d’une logique de militarisation où « les armes que la police utilise sont de plus en plus similaires à celles utilisées sur le champ de bataille. La frontière entre l’encadrement des manifestations, les opérations sécuritaires et les opérations militaires est de plus en plus floue », selon Lesley J. Wood.

Course à l’armement

Des 4700 canettes de gaz lacrymogène lancées au Sommet des Amériques en 2001 aux 33 balles de plastique ARWEN tirées à Victoriaville en 2012, les armes sublétales sont désormais largement utilisées lors du contrôle de foule. Pas étonnant, écrit Wood, quand on observe l’influence croissante des firmes privées qui fabriquent ces armes et qui en font la promotion auprès des services de police. En infiltrant une importante rencontre de chefs policiers canadiens, la sociologue a pu observer sur le terrain comment les compagnies imposent leurs produits comme des solutions incontournables pour les policiers. Par exemple, la foire de l’Association internationale des chefs de police a invité en 2012 près de 800 entreprises privées, où « la compagnie Taser International en profite pour faire un don de 300 000 $ à sa fondation philanthropique ».

Les manifestations seraient-elles un nouveau marché pour ces produits venant du monde militaire ? Après tout, elles « sont forgées par et pour l’exercice du maintien de l’ordre colonial et militaire », souligne le chercheur français Mathieu Rigouste, qui postface Mater la meute. Ainsi, les premiers lanceurs de balles de caoutchouc ont été utilisés à Gaza et en Ulster, en Irlande du Nord, par les armées israélienne et britannique. L’utilisation de ces armes est aujourd’hui fortement décriée, puisqu’elles seraient la cause de plusieurs blessures graves : perte d’un oeil, lésion au foie, coma et même décès.

Au service des riches?

« La plupart des critiques des policiers les voient comme omnipotents ou de simples pantins qui sont les soldats de l’élite », nous dit la chercheuse torontoise. Or, ce sont des « sujets pensants capables de changer de stratégie ». L’objectif de l’institution policière est avant tout de consolider son propre pouvoir et de préserver les privilèges de ses membres. Il peut ainsi arriver qu’une agence de police se retrouve en conflit avec son administration municipale, comme parfois à Montréal, entre autres en ce qui concerne les budgets.

Cependant, il ne faut pas non plus céder à l’idée que ce sont simplement des intérêts privés qui pervertiraient la police et les pouvoirs publics. Pour Mathieu Rigouste, il faut voir que tous les acteurs, de l’État au complexe militaro-industriel en passant par les services de renseignement, sont des facettes d’un même système travaillant conjointement au maintien du statu quo.

Les armes utilisées contre les manifestants

– Les caméras

– Les chevaux

– Les chiens

– Les hélicoptères

– Canons à son

– Canons à eau

– Les enclos

– Les vaporisateurs de gaz poivre

– Le Taser

– Les grenades incapacitantes

– Les gaz lacrymogènes

– Les balles de caoutchouc

– Les matraques
7 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 1 octobre 2015 05 h 34

    Prendre la troisième / la cinquième rêne


    Réflexion interessante,

    La police joue un rôle important dans la société. Elle assure l'ordre et cherche à cultiver et entretenir la cohésion sociale.

    Comme toute autre organisation, elle se questionne sur ses méthodes de travail car elle tente de rester en selle et de faire son travail de la manière la plus efficace possible dans des moments où la tension est très forte.

    Je présume que les corps policiers essaient aussi de lire et comprendre des enjeux politiques importants qui pourraient mener à des dérapages majeurs, ceci afin d'anticiper où et comment pourrait se déclarer une situation d'urgence.

    À titre d'exemple, les média signalent souvent que le projet Énergie Est est controversé et porteur de situations conflctuelles entre des climatosceptiques et des lucides.

    Autrement, j'imagine que des corps policiers voient les élections à intervalle régulier (municipale, provinciale, fédérale) comme des conjonctures qui calment le jeu et font reculer des mouvements contestataires.

    Une élection n'est-elle pas un évènement qui remet les pendules à zéro et qui change parfois la donne car de nouveaux dirigeants prennent les rênes de la ville, de la province ou encore du pays?

  • Richard Bérubé - Inscrit 1 octobre 2015 07 h 15

    Dans son livre Perception, Déceptions....

    David Icke dans son dernier livre, élabore amplement sur cette pratique aux USA...le gouvernement américain équipe les corps de police locaux d'armement millitaire dont le seul coût pour les villes sont les frais de transport...en ajout à cette stratègie, les manoeuvres millitaires d'envergure dans certains états du sud ou même Walmart a pris part en fermant pour six mois plusieurs super magasins invoquant des rénovations mais qui serait plus dans le sens de les rendre disponibles à l'usage des forces armées pour ces manoeuvres, manoeuvres disont le qui impliqueraient des soldats de forces étrangères...le but évident de ces exercises étant qu'advenant une révolte majeure de la population des forces étrangères n'hésiteraient aucunement à tirer de façon léthale sur la population américaine....en y ajoutant la série de camps de détention de la FEMA, l'administration se prépare sûrement à assurer son authorité sur la poulation. Quand on observece qui se passe sur la planète présentement et que l'on relie les points (dots) on a une meilleure vision de la situation géo-politique....plusieurs ouvrages disponibles expliquent aussi ce qui nous pend au bout du nez...

  • François Dugal - Inscrit 1 octobre 2015 08 h 04

    Les nominations

    Monsieur le premier ministre nomme le chef de la Sûreté du Québec, ainsi que les juges.
    Monsieur le maire de Montréal nomme le chef du SPVM.
    Les nominés sont ainsi éternellement redevables à leur bienveillant supérieur. Par définition, les forces policières, ainsi que la justice, sont fortement politisées ; ils exécutent avec diligence les "commandes" de leurs patrons respectifs.
    Il faut voir avec quel entrain les policiers tapent sur les "chiâleux" qui encombrent les rues lors de manifestations : tiens-toi!

  • Patrice Giroux - Inscrit 1 octobre 2015 08 h 14

    2016

    La personnalité 2016 du Time magazine, après une cuvée 2011 où le protestataire sortait du lot, risque d'être l'antiémeute militarisée.

  • Francois Cossette - Inscrit 1 octobre 2015 08 h 33

    Police au service de l'oligarchie en place.

    La police est devenue une force de répression pour les pouvoirs politiques en place. Les politiciens veulent pouvoir faire ce qu'ils veulent quand ils le veulent. Ne sont-ils pas les représentant du peuple après tout. (Dans les faits, a cause de notre système politique désuet, la majorité des gouvernements du canada ne réprésentent rarement plus de 25% de la population). La police sert donc a muselé le 75% restant pour qu'ils rentrent dans le rang.

    Pour se faire toutes les stratégies sont bonnes, peur, désinformation, menace, intimidation. On l'a vu durant le printemps érable, les policitiens et la police, main dans la main, ont tout faits pour intimider la population par la désinformation. Leur atout, la majorité silencieuse, cette majorité toujours et de plus en plus idiote. Comme on le sait, le quotient intellectuel d'une foule équivaut au quotien intellectuel du moins intelligent de cette foule alors imaginez ce qu'est le quotien intellectuel de cette majorite silencieuse.

    Nos démocraties sont malades, nos dirigents essaient coute que coute de réduire les opposants au silence. Il faudra un jour se demander quel est la différence entre nos démocraties et une certaine forme de dictature.