Les parents étaient sur le qui-vive

La mère du jeune homme a été soulagée lorsque la journée du marathon de Montréal est passée <em>« tellement on avait peur qu’il fasse quelque chose. […] Une attaque, je ne sais pas. »</em>
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir La mère du jeune homme a été soulagée lorsque la journée du marathon de Montréal est passée « tellement on avait peur qu’il fasse quelque chose. […] Une attaque, je ne sais pas. »

Quand la Cour a été levée jusqu’à mardi matin après que la Couronne eut terminé de faire entendre sa plaidoirie, le père du jeune accusé, très discret tout au long du procès, s’est retrouvé un instant seul face à des sièges quasi vides, les yeux pleins d’eau. Son fils, impassible, ne l’a pas plus regardé que les autres jours.

Selon la Couronne, l’accusé doit être reconnu coupable d’avoir commis un vol « au profit ou sous la direction » d’un groupe terroriste et d’avoir voulu quitter le Canada pour participer « aux activités d’un groupe terroriste à l’étranger ».

Pendant sa plaidoirie, Me Lyne Décarie, habituée des procès liés aux questions de sécurité nationale, a refait une chronologie des événements tout en dévoilant certains détails.

Un crescendo

La veille du marathon de Montréal 2014, la mère était morte d’inquiétude à l’idée que son fils puisse commettre une action contre cet événement sportif. Ce jour-là, ce garçon était sorti par la porte du sous-sol, ce qui ne lui ressemblait pas, dit-elle, lui qui ne sortait presque jamais. Elle a été soulagée lorsque cette journée est passée « tellement on avait peur qu’il fasse quelque chose. […] Une attaque, je ne sais pas. » L’année précédente, le 15 avril 2013, un attentat terroriste avait été commis au marathon de Boston.

En septembre 2014, le marathon de Montréal inquiète la mère, tel qu’elle l’indique dans sa déposition devant la police, parce qu’elle a découvert à ce moment-là — « le jour, la veille du marathon de Montréal » dira le père —, dans une poche de pantalon de son fils, un numéro de téléphone qui s’avère être celui de Martin Couture-Rouleau. Couture-Rouleau est le responsable d’une attaque terroriste meurtrière à Saint-Jean-sur-Richelieu le 20 octobre 2014. L’accusé a échangé à plusieurs reprises avec Couture-Rouleau.

Depuis des mois, les parents de l’adolescent étaient sur le qui-vive, rappelle la Couronne. Leur fils ne leur parlait plus. En février 2014, le jeune homme avait tenté en vain de donner de l’argent à une association du Liban via Western Union en utilisant leur numéro de carte de crédit. Il voulait ainsi soutenir la lutte en Syrie. Le 29 mai, il tente cette fois d’acheter un aller simple pour la Turquie sur le vol 8691 de Turkish Airline. Il entend partir le jour même, en utilisant une autre carte subtilisée à ses parents. Il va aussi s’emparer d’un passeport algérien et le cacher, malgré la volonté de ses parents de le récupérer. Malgré tous les efforts nombreux faits par les parents pour l’encadrer, ceux-ci ne sont pas parvenus à l’écarter de sa quête de partir combattre en Syrie, montre la Couronne.

Selon la mère du mineur, elle était inquiète de trouver soudain un numéro de téléphone compte tenu des antécédents de son fils qui se radicalisait depuis 2012. Elle était d’autant plus inquiète que son garçon, dit-elle dans sa déposition du 20 novembre 2014, « il avait pas avant des numéros de téléphone. Il a pas de relations avec le téléphone, avec des amis. Il a même pas des amis. Alors ça m’a inquiétée. »

Sa mère observe qu’il avait en fait beaucoup changé depuis 2012. Elle note qu’il est devenu très solitaire. « Ça fait des mois et des mois. Moi et son père, il ne nous parle plus. » L’adolescent est tout le temps devant l’ordinateur, dont le père tente d’encadrer l’usage. « On dirait pas qu’il est à la maison. » Il refuse de faire des activités. Ses notes scolaires, jusque-là très bonnes, sont désormais en chute libre.

En plus de liens avec Martin Couture-Rouleau, l’adolescent entretient aussi des liens avec Sami Elabi, un Canadien parti combattre en Syrie avec Jabhat al-Nosra, un groupe lié à al-Qaïda. Dans une de ses communications avec Sami Elabi, un nom qui revient souvent dans les enquêtes canadiennes liées au terrorisme, cet ancien résidant de Pierrefonds va recommander à l’adolescent de changer de nom.

Recommencer

Le 11 octobre 2014, le jeune homme commet un vol qualifié dans un dépanneur à la pointe d’un couteau. Son père, qui le tient à l’oeil, le confronte le soir même. Le sac, l’argent et le couteau du crime sont vite retrouvés. Tous les couteaux de la maison sont mis hors d’atteinte pour l’adolescent. « Mon père est un apostat », dira l’adolescent dans une communication avec Sami Elabi où il le maudit.

Le jeune homme est arrêté par la police le 17 octobre. Mais entre le jour du crime, soit le 11 octobre, et son arrestation, que fait-il exactement ? La Couronne, par la voix de Me Lyne Décarie, montre qu’il veut refaire un autre coup du même genre et qu’il s’y emploie au meilleur de lui-même.

« Je veux recommencer, mais je sais pas avec quoi », écrit-il à Martin Couture-Rouleau. Il tente de lui emprunter de l’argent. « Accepterais-tu de m’aider financièrement pour quelque chose ? » Il veut obtenir 50 $, puis 200 $. Couture-Rouleau lui répond : « Je suis suivi donc c’est déjà mauvais pour toi. » L’accusé lui offre de le rencontrer à son collège, en le mettant en garde contre le fait que « les filles sont en jupe ». Il veut acheter une arme au plus vite. « À main nue ou avec un bâton, ça marche pas », explique-t-il à Martin Couture-Rouleau.

Durant toute cette semaine d’octobre, une activité frénétique sur Internet montre un vif intérêt pour la lutte armée en Syrie.

La GRC a vite été mêlée à l’enquête. Le FBI a obtenu un mandat de perquisition le 31 octobre 2014 pour les accès Internet via Google.

Dans sa plaidoirie, Me Décarie observe que les termes utilisés par l’accusé concordent avec ceux contenus dans la littérature radicale que l’accusé consultait via Internet. « Le Canada, c’est une terre de guerre, une terre de guerre », répétera l’accusé aux enquêteurs.

Parmi la panoplie de documents, de photos et de vidéos que l’accusé regardait et téléchargeait, il y avait notamment, a montré Me Décarie, des tableaux sur la progression militaire des troupes d’État islamique, des enfants pendus, des cadavres amoncelés, des photos de très jeunes hommes en armes et en treillis militaires, et une image de l’explosion meurtrière au marathon de Boston en 2013.

1 commentaire
  • Stéphane Laporte - Abonné 22 septembre 2015 13 h 51

    Elabi

    Sami Elabi et non pas Elaby