Percée santé dans les dépanneurs

Le propriétaire du dépanneur Majestic, à Montréal, offre quelques fruits et légumes à sa clientèle du quartier Centre-Sud.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le propriétaire du dépanneur Majestic, à Montréal, offre quelques fruits et légumes à sa clientèle du quartier Centre-Sud.
De trop nombreux Québécois habitent une zone où ils n’ont pas accès à une nourriture saine à faible coût, et ce, au détriment de leur santé. Pour contrer les effets néfastes de ces « déserts alimentaires », des solutions émergent.
 

De Philadelphie à Toronto, les départements de santé publique s’associent de plus en plus à des dépanneurs pour améliorer l’offre en aliments sains dans des quartiers mal desservis. Une tendance qui rejoint désormais Québec et Montréal.

Les projets-pilotes se sont multipliés ces derniers mois. À Québec, la Direction régionale de santé publique se prépare à intégrer une section de produits santé dans quatre dépanneurs ciblés. On parle de fruits et de légumes, mais aussi de yaourts, de compotes et de barres tendres. « Il faut que ce soient des aliments prêts à manger qui tiennent dans une main, que les gens n’ont pas besoin de cuisiner à la maison, résume Céline Lepage, agente de planification à la DRSP. Un dépanneur, ça dépanne. »

Du côté de Montréal, des initiatives du même genre sont apparues dans Centre-Sud, Lachine, Saint-Henri et Bordeaux-Cartierville. « L’idée est bonne mais il faut la tester », explique pour sa part Caroline Marier, du bureau du Directeur de santé publique de Montréal.

Pourquoi ces efforts ? Parce que dans plusieurs quartiers sans épiceries, les gens dépendent des dépanneurs pour s’alimenter. Les marchés d’alimentation ne sont pas à distance de marche ou sont situés en bordure d’autoroutes inaccessibles à pied. Quand ces quartiers sont au surplus défavorisés et qu’une bonne partie de la population n’a pas de voiture, on les qualifie de « déserts alimentaires ».

À Québec, une récente étude en a révélé neuf qui touchent un total de 17 450 citoyens. À Montréal, on estime que 40 % des gens n’ont pas accès à des fruits et légumes dans un rayon de 500 mètres.

Au centre-ville de Québec, beaucoup de gens n’ont pas de voiture. « Quand on a accès à un transport, c’est plus facile de manger ce qu’on veut », résume Mme Lepage. Quant au transport en commun, même s’il est accessible, il ne résout pas tout. « Je ne connais personne qui prend l’autobus pour faire l’épicerie, dit-elle. Surtout si vous êtes une mère monoparentale avec un enfant. Les règles du réseau de transport obligent de fermer la poussette en entrant. On ne peut pas avoir plus de deux sacs et il faut toujours être en contrôle de ses sacs. Avec la poussette et un enfant en plus, c’est impossible. »

La DRSP mise sur quatre dépanneurs situés dans Montmorency et Lairet, mais aussi dans Charlevoix et Portneuf, parce que le problème ne touche pas seulement les milieux urbains. Toutefois, en milieu rural, on parle d’un désert lorsqu’il faut faire plus de 15 kilomètres en voiture pour trouver des bons aliments.

Les dépanneurs participants doivent offrir quatre produits pour commencer. En échange, on leur offre un soutien technique et financier, des outils de marketing et de l’accompagnement. « On va voir avec eux ce qu’ils sont prêts à faire, souligne la nutritionniste Pascale Chaumette, également de l’équipe de la DRSP. On va s’ajuster. »

Du côté de Montréal, les résultats varient. On s’est notamment buté à des problèmes de « communication » avec la propriétaire d’un dépanneur qui ne parlait que chinois et avait mal compris les objectifs du projet. Mme Marier pense que tout est possible s’il y a de la « volonté locale », mais elle souligne que ces initiatives risquent d’être de plus en plus difficiles à financer « avec les coupes ».

Les leçons de Toronto et Philadelphie

Québec et Montréal ne sont pas les seules à emprunter cette voie. Cet été, la Direction de santé publique de Toronto a lancé un projet similaire dans deux dépanneurs.

L’initiative a été présentée comme une solution économique aux difficultés actuelles des dépanneurs. Cette industrie est encore plus fragile en Ontario qu’au Québec, puisque les détaillants n’ont pas le droit de vendre d’alcool. Le responsable, Brian Cook, espère pouvoir élargir le projet à dix établissements, mais cela va dépendre du financement.

Mais c’est à Philadelphie que ce genre de projets est le plus développé, avec plus de 600 dépanneurs participants dans tout l’État. « La Ville de Philadelphie a amélioré l’accès de milliers de personnes à de la bonne nourriture avec des initiatives comme ça. […] Les enfants ici sont en meilleure santé qu’ils l’étaient il y a dix ans », explique Brian Lang, qui dirige la campagne pour l’organisme Food Trust. Là-bas, le projet est financé par l’État et différentes fondations privées. Philadelphie a notamment beaucoup ciblé les jeunes après avoir découvert qu’ils consommaient énormément de malbouffe de dépanneur sur le chemin de l’école.

L’Association des dépanneurs ouverte

Peut-on imaginer l’équivalent au Québec ? Il y a loin de la coupe aux lèvres. Malgré tout, l’Association des dépanneurs en alimentation du Québec (ADAQ) voit ces initiatives d’un bon oeil. « Il y a du potentiel et je pense qu’il y a bien des dépanneurs qui seraient prêts à embarquer si la santé publique est prête à investir et à être partenaire », croit leur porte-parole Guy Leroux.

Le Québec compte pas moins de 6400 dépanneurs. Mais ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux qu’ils ne sont pas « fragiles », précise-t-il. « C’est un modèle d’affaires très difficile à rentabiliser. Tout est géré serré. »

Qu’il s’agisse d’essence, de tabac, de billets de loto ou d’alcool, les marges bénéficiaires sont très minces, dit-il. « Si on met un étalage avec des fruits et des légumes et qu’ils ne se vendent pas, cet espace-là n’est pas rentabilisé. » À cela s’ajoutent la question de l’approvisionnement, les limites des produits périssables, etc.

M. Leroux souligne toutefois que ses membres sont de plus en plus nombreux à vendre des mets préparés comme des sandwichs ou des petits plats à réchauffer. « Il y a des marges très intéressantes pour ça. » Il y voit une « ouverture » à une offre plus élargie. Mais de nouveau, il faudra miser sur des produits qui ne prennent pas trop de place. Pour les pastèques et les melons, il va falloir oublier ça.