Comment se joint-on à État islamique?

Visage dur, l’accusé entre dans la salle d’audience, bien encadré par ses deux gardiens. Assis sur son siège orange, le dos bien droit, il s’incline tout au plus à l’occasion pour poser son menton au creux de la paume de sa main gauche. Son regard reste fixe. Il ne se tourne jamais vers le public, pas même vers son père, qui suit le procès à quelques mètres de lui.

Sergio Ascaso Scorza, 29 ans, barbe hirsute, vêtements très amples, est appelé à témoigner devant la cour. Il a rencontré son « frère », dit-il, par le truchement d’Internet. À trois ou quatre mois d’intervalle, ils se sont donné rendez-vous à deux reprises, métro Angrignon et métro Peel, pour aller manger et discuter. L’accusé oscillait sans cesse, dit-il, entre un intérêt pour un groupe proche d’al-Qaïda et État islamique.

L’accusé voulait-il vraiment partir pour la Syrie ? « Il voulait aider les gens là-bas. […] Il y a des gens qui sont partis là-bas. Et je sais pas. […] Il posait des questions. Si c’était bon Jabhat al-Nostra », un groupe affilié à al-Qaïda. « Il changeait d’avis. […] Je sais qu’il était motivé pour faire quelque chose pour aider les gens là-bas. Il m’avait dit qu’il avait fait un vol qualifié, mais je le croyais pas. Il m’a parlé du vol, mais je le croyais pas. Moi je sais pas… J’étais avec un autre frère. Je l’ai pas cru. » Il affirme que l’accusé lui posait aussi des questions sur EI.

Le témoin s’appuie sur une jambe, puis sur l’autre. Il répète à plusieurs reprises ne pas savoir. « Je pensais le revoir. Lui dire qu’il faut pas y aller. […] Qu’il faut écouter les savants aussi. Et ses parents. Parce que si on n’écoute pas ses parents, ça va pas là. »

Partir

Comment se joint-on à État islamique ? La Cour a entendu en avant-midi Tarek Mokdad, un gendarme de la Gendarmerie royale reconnu comme expert. Vêtu d’un complet gris à fines rayures, le policier parle d’abondance, en anglais, faisant volontiers des allers-retours entre les origines du premier califat en l’an 632, les accords Sykes-Picot de 1916 sur le partage du Moyen-Orient et l’actualité des mouvements salafistes djihadistes. Un premier traducteur de la Cour est tombé après 45 minutes devant les exigences du propos. La deuxième traductrice, appelée à sa suite, a demandé plus d’une fois à souffler un peu.

« Il y a beaucoup de choses sur Internet. […] Il y a des articles, des livres et des sites qui vous expliquent comment partir. […] D’abord, vous avez besoin d’un contact. Quelqu’un qui est un partisan d’État islamique. Ou quelqu’un qui lui est loyal. Il vous dit quoi prendre avec vous, quoi emporter, les ports… » À ceux qui veulent partir, explique Tarek Mokdat, tout est là, facilement disponible. « Elles sont, là les informations, sur le Web, dans des livres. Je ne veux pas donner trop de détails… Généralement, un contact est pris. On passe par la Turquie ou ailleurs. Ça fonctionne, ça fonctionne. »

Durant ce temps, l’accusé se tourne doucement les pouces, sans broncher. Il porte des écouteurs sur la tête pour entendre la traduction du témoignage. Nombre de sites Internet qu’il a fréquentés sont en anglais. La juge lui a demandé néanmoins de porter les écouteurs pour entendre la traduction française.

Al-Qaïda, comme EI, a lancé des appels vers l’étranger dans le but d’attirer des combattants en sol musulman, explique le policier Mokdat. « Mais il n’y avait pas beaucoup de monde qui répondait à l’appel. » Al-Qaïda partage la même idéologie qu’EI, dit-il, mais avec des visées politiques différentes. Si bien qu’al-Qaïda a dû se résoudre à changer son approche. « Al-Qaïda a dit à ses partisans que s’ils ne sont pas capables de venir et qu’ils ont besoin d’avis, nous pouvons vous aider. » Un système de communication crypté a été mis en place à cette fin.

Mais Tarek Mokdat croit que désormais EI a volé le spectacle à al-Qaïda. « EI a volé la cause ! Les chansons, les hymnes, les vidéos, les victoires qu’il montre, ses combats, le fait qu’ils continuent alors que le monde entier est contre eux, tout ça fait forte impression sur des jeunes. »

Faut-il parler de propagande ? « Attention. C’est plus que ça ! Cela touche le fond de votre coeur. Beaucoup de magazines, de publications, de vidéos sont remplis de citations du Coran. Ils utilisent l’islam traditionnel dans leur propagande. Ce n’est pas seulement une affaire intellectuelle, mais un truc de coeur », quelque chose qui touche en quelque sorte aux racines de la foi.

On fait comprendre aux jeunes que « c’est mon devoir d’aller aider mes semblables. Ça devient pire maintenant avec toutes les images qu’on montre : des enfants tués, sans tête, des femmes mortes, des vieux qui n’ont plus rien… » Voici ce qui arrive à nos frères, dit EI. « Comment on va supporter encore ça longtemps ? », disent-ils ? « Les croisés font ça. »« Quand vous êtes jeune, vous ne savez pas qu’un pipeline de gaz naturel de la Russie doit traverser la Syrie. Vous ne connaissez pas les ressources en cause. Vous êtes jeune et c’est noir et blanc. Vous ne savez pas tout ça. Vous êtes influençable. » Le procès doit se poursuivre le jeudi 17 septembre à la Chambre de la jeunesse à Montréal.

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 17 septembre 2015 03 h 09

    Et les moeurs qu'en ferons nous

    Bientôt ca ne sera plus nécessaire car ces luttes se feront sur notre territoire, attacher vos tuques, les migrations ne sont pas seulement pour les autres, va-t-il falloir recommencer les guerres saintes, je veux bien que nous soyons tous égaux en droit mais qu'arrive t-il avec les moeurs