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Chronique sous absinthe

Depuis déjà plusieurs mois, l'absinthe légendaire, la vraie affaire, jure-t-on, fraie avec la piquette sur les tablettes de la SAQ. Cet alcool aux propriétés mythiques, même maléfiques, qui aurait inspiré à Hemingway Pour qui sonne le glas et poussé Van Gogh à se couper l'oreille, serait également la muse d'un scénariste québécois à succès. Tout cela intrigue et, surtout, donne soif. Vite, un verre !

L'absinthe a un joli surnom : la Fée verte. Et comme un chat, plusieurs vies. Dans Moulin Rouge, le film de Baz Luhrmann sorti en 2001, elle apparaît à Ewan McGregor sous les traits de la chanteuse Kylie Minogue, fière propriétaire du plus célèbre derrière d'Angleterre (la palme du best asshole revient par contre à Tony Blair). Dans L'Absinthe, la toile d'Edgar Degas datée de 1876, on voit une Parisienne assise dans un café devant un verre vert louche, louchant d'un air hébété comme une accro de télé-réalité.

Au Bíly Kun, l'un des seuls bars montréalais (et sans doute québécois) où on peut s'acoquiner avec la fameuse Fée, nul besoin de se saouler pour voir des têtes d'autruche sortir du mur : elles sont là depuis l'ouverture, il y a six ans. L'une d'elles fixe même d'un oeil égrillard et naturalisé le hublot des vécés pour dames. « Je l'ai baptisée du nom de mon père. Ça lui ressemble, ça, d'essayer de voir ce qui se passe là-dedans. Il était un dirty old man. »

Bruce Hackenbeck m'a dit ça avec un sourire crasse, le même avec lequel il m'a expliqué son refus catégorique d'accorder une entrevue à The Gazette. L'air de dire : je te défie d'écrire ça dans ton journal. Apparemment, il ne me connaît pas.

On s'est rencontrés dimanche dernier, à la même heure débile où Christiane Charette anime la meilleure émission de notre télévision, à l'heure où le très populaire Bily Kun, d'habitude une vraie boîte à sardines, n'est peuplé que d'oiseaux exotiques, d'un barman sympathique et de quelques reliques. Cet endroit magique accueille buveurs et bons vivants depuis la fin du XIXe siècle. Et si les murs pouvaient parler par la gueule des autruches, Dieu seul sait les histoires fabuleuses qu'ils pourraient nous ramager.

L'histoire d'amour entre Bruce et la Fée verte est elle-même pas banale. Elle est même internationale. Car elle commence à Prague. « Avant de fonder le Bily Kun [avec son pote Fabien Lacaille], j'ai passé plusieurs mois en République tchèque, au milieu des années 90. C'est là que j'ai découvert l'absinthe. » Le p'tit gars né à Valleyfield, P.Q., n'en est pas encore revenu.

Bien sûr, un peu comme tout le monde, il avait eu vent de sa réputation. Même sur papier, cet alcool exhale un parfum enivrant, mariage explosif de paradis et d'enfer, d'eau et de feu (on verra ça plus loin), qui évoque celui de l'opium. Mais avant de macérer, d'être distillée et de se métamorphoser en drink branché, l'absinthe est avant tout une plante aromatique de la famille des armoises (comme l'estragon). Ses vertus homéopathiques étaient déjà vantées du temps d'Hippocrate. On en retrouve des traces dans la correspondance de Madame de Sévigné.

Au début du XVIIIe siècle, une guérisseuse du canton de Neufchâtel, en Suisse, inventa un élixir à base d'absinthe qui fit sensation. Un médecin français exilé du nom de Pierre Ordinaire, qui avait fui la guillotine dans son pays, reprit la recette à son compte. En 1797, le beau-père d'Henri Louis Pernod (oui, ce Pernod-là) a racheté la formule des héritiers d'Ordinaire. L'extraordinaire carrière de l'absinthe, la grand-mère tordue du pastis, était lancée.

Son succès, quasi instantané, enjamba les frontières, atteignit Londres, New York, et surtout embrasa La Nouvelle-Orléans. Le milieu artistico-intellectuel parisien l'adopta d'emblée, Montmartre et Montparnasse chantèrent ses louanges. « L'absinthe, pour les impressionnistes, c'est un peu comme l'héroïne dans les années soixante, explique Bruce. Une source de créativité et d'excès. »

Appâtées par le gain, des distilleries se mirent à apparaître ici et là, concoctant n'importe comment un liquide douteux qui, parfois, s'apparentait plus au vitriol qu'à l'absinthe. Pour obtenir ce beau vert caractéristique, certains « producteurs » ajoutaient du cuivre. Van Gogh, pauvre comme Job, spleenétique de naissance et sûrement la plus célèbre « victime » de la Fée verte, ne pouvait sûrement pas s'envoyer derrière la cravate l'absinthe de première qualité.

Au début du XXe siècle, les autorités médicales françaises découvrent, effarées, que les asiles débordent de gros buveurs d'absinthe. L'alcool maudit est alors frappé d'interdiction dans plusieurs pays, de l'Italie aux États-Unis... mais pas en Angleterre ni au Canada.

De retour à Bruce...

Qui, de retour à Montréal, ne pouvait pas oublier sa nouvelle flamme tchèque. « J'aime l'absinthe pour le buzz, qui ressemble un peu aux effets des champignons magiques, et pas vraiment pour son goût, qui ne vaut pas un bon scotch. » Un buzz qui varie selon l'individu (et la quantité de verres) et qu'on attribue à un composé chimique de l'armoise distillée appelé thujone (ou thuyone), aux propriétés psychotropes et sans doute aussi aux 18 autres herbes qui entrent dans sa préparation.

Un buzz, finalement, que j'ai bien apprécié après deux p'tits verres : léger, intellectuellement stimulant, sans l'ombre d'une migraine le lendemain. J'ai d'ailleurs écrit ce texte en partie. Une expérience amusante suivie d'une nuit riche en rêves étranges, indescriptibles et colorés, vaguement sexuels. Bref, le lendemain, j'ai couru à la SAQ.

Mais trêve de confessions style Claire Lamarche, et revenons à nos autruches. En 1999, Bruce apprend par hasard que le divin liquide a refait surface dans un bar londonien. (Un come-back dû entre autres à la chanteuse Björk et à son ancien band The Sugar Cubes, qui a craqué pour l'absinthe lors d'un séjour à Prague et l'a dit à ben, ben, ben du monde).

Commence alors une saga plus épique que celle des Filles de Caleb avec Bruce, la Hill's Absinth (sans e) tchécoslovaque, la SAQ et Santé Canada comme acteurs principaux. Le patron du Bily Kun importe à grands frais la Fée verte... qui, drôle de coïncidence, fait du cinéma coup sur coup auprès de Johnny Depp (dans From Hell, des frères Hughes) et, bien sûr, dans Moulin Rouge.

Exhumée des boules à mites et revampée glamour, l'absinthe est sur toutes les lèvres, ou presque. Depuis le printemps dernier et le feu vert des autorités canadiennes, la Hill's Absinth est aussi disponible partout (ou presque), ici, en Ontario, au Manitoba et en Colombie-Britannique, où vivent les descendants d'Albin Hill, fondateur de la distillerie tchèque Hill's Liguere (1920).

La ruée n'est pourtant pas au rendez-vous : au Manitoba, en six mois, à peine un peu plus de 200 bouteilles (vendues autour de 80 $ l'unité) ont trouvé preneurs, et la SAQ regarde d'un mauvais oeil la poussière qui s'accumule sur les siennes, alors qu'à côté, L'oiseau bleu s'envole par milliers. « Le Manitoba, ça ne m'étonne pas, mais au Québec, je ne comprends pas, dit Bruce. Les gens ne sont pas au courant, même ceux qui en boivent ici l'apprennent avec surprise. » Il poursuit donc sa mission d'ambassadeur non officiel auprès d'une clientèle truffée d'artistes et de professionnels qui ne rechignent pas trop à payer 14 $ la lampée flambée de Fée verte, muse, précise-t-il, de l'un des récents succès du box-office québécois, dont l'auteur (et metteur en scène) est un habitué du Bily Kun et un grand amateur d'absinthe. Denys Arcand ? Jean-François Pouliot (La Grande Séduction) ? Louis Bélanger (Gaz Bar Blues) ? En vrai tenancier qui voit tout, sait tout mais ne dira rien, Bruce est une tombe. La prochaine fois, j'essaierai de tirer les vers du nez de l'une des autruches.

jyg90@hotmail.com

Bíly Kun

(Cheval blanc, en tchécoslovaque)

354, avenue du Mont-Royal Est

Montréal

(514) 845-5392

www.bilykun.com

Sur la Fée verte : www.hillsabsinth.com