Crise politique à Kanesatake - Chagnon aurait compromis une opération policière

Le grand chef du conseil de bande de Kanesatake, James Gabriel, et ses partisans ont accusé hier le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, et la Sûreté du Québec (SQ) d'avoir compromis une opération de police majeure contre le crime organisé sur le territoire mohawk en raison de leur inertie.

Par l'entremise des officiers de la SQ, le ministre Chagnon était impliqué «jusqu'à la dernière minute dans la planification de l'opération de remplacement [du chef de police Tracy Cross]», a dit hier M. Gabriel en conférence de presse. Il était flanqué entre autres de deux des trois conseillers qui l'appuient, Marie Chéné et Clarence Simon, et de son chef de police déchu, Terry Isaac.

Selon M.Gabriel, la SQ, la GRC et les Peackeepers devaient participer conjointement à cette opération pour démettre de ses fonctions le chef de police Tracy Cross et pour ensuite déstabiliser le crime organisé à Kanesatake. M. Chagnon aurait reculé parce qu'il estime que M. Gabriel et la majorité au conseil de bande ont outrepassé leurs pouvoirs en destituant Tracy Cross. «J'ai perdu beaucoup confiance en la SQ, a dit Clarence Simon. Ils nous ont laissé tomber.»

L'entente conclue mardi entre le ministre Chagnon et la commission de police de Kanesatake, permettant de dénouer la crise, n'a pas rétabli la sécurité sur la réserve, a souligné pour sa part Marie Chéné. «La solution du ministre Chagnon, ça ne marche pas. [...] Il nous avait garanti une quinzaine de policiers d'Akwesasne, et une quinzaine de Kahnawake, et on a réalisé ce matin qu'il n'y en avait que six. C'est pas acceptable», a-t-elle dit.

L'impasse politique est plus vive que jamais. Les principaux opposants de James Gabriel (John Harding, Steven et Pearl Bonspille) ne reconnaissent plus l'autorité du grand chef, et ils réclament maintenant la tenue d'élections hâtives.

Steven Bonspille, qui nourrit l'ambition de devenir grand chef, a affirmé hier que James Gabriel rendrait service aux 900 Mohawks de Kanesatake en remettant sa démission. «Il a peut-être été élu, mais il a abandonné la communauté, alors je ne le considère plus comme un membre du conseil de bande», a dit M. Bonspille. «Je ne le reconnaîtrai plus comme le grand chef. Il pourra aussi bien parler aux murs, je ne l'écouterai pas», a-t-il ajouté.

Pas question de céder au chantage , a rétorqué James Gabriel. «Je vais rétablir l'autorité du conseil et reprendre mon poste.» Les dissidents tiendront une assemblée du conseil de bande lundi, mais M. Gabriel ne lui reconnaîtra aucune légitimité puisqu'il faut un quorum de quatre personnes pour tenir une telle réunion.

La communauté, elle, est trop craintive pour parler. Seule une poignée d'individus qui ont assiégé le poste de police pendant deux jours osent dénigrer publiquement James Gabriel comme «un dictateur» menant «une vendetta personnelle» contre Tracy Cross. Les supporteurs de James Gabriel n'osent pas dire un mot. Une femme qui habite près de la résidence du grand chef, complètement ravagée par un incendie criminel lundi soir, a témoigné de la peur qui tenaille une partie importante de la population. «Vous voulez des commentaires? Êtes-vous fou? Je serais morte demain matin», a-t-elle dit avant de disparaître.

Steven Bonspille et son frère Barry, l'administrateur principal du conseil de bande, ont minimisé hier l'influence du crime organisé dans les affaires courantes de Kanesatake. «James Gabriel crie au loup depuis des années. S'il a des preuves, qu'il les amène», a lancé Steven Bonspille.

Cette crise dure depuis l'élection de James Gabriel à la tête du conseil de bande en 1996. Elle a généré une flambée de violence lorsque M. Gabriel et les trois chefs majoritaires au conseil ont remplacé le chef de police Tracy Cross par Terry Isaac, par l'entremise d'une résolution jugée illégale par Steven Bonspille.

L'article 5.3 de l'entente tripartite sur la création de la police mohawk, signée en 1997 par le Conseil de bande, Québec et Ottawa, stipule que seule la commission de police de Kanesatake «est responsable de déterminer et maintenir les objectifs et priorités du corps de police mohawk de Kanesatake». Ces responsabilités comprennent «toute décision relativement à l'embauche et le licenciement des employés du corps de police». L'entente est ainsi libellée afin de préserver l'indépendance du corps de police à l'égard du pouvoir politique. L'article 4.2 stipule cependant que le conseil de bande est l'employeur des policiers.

Bien qu'un imbroglio juridique subsiste sur la portée de ces clauses, le ministre de la Sécurité publique a jugé que James Gabriel a outrepassé son mandat, ce pourquoi il a misé sur la recherche d'une résolution pacifique au litige.

M. Gabriel a été mis devant le fait accompli. L'entente conclue entre la Sécurité publique et la commission de police locale devrait permettre le retour en force de Tracy Cross, après une période de transition de 30 jours assurée par le chef de police de Kahnawake, John K. Diabo.

James Gabriel, sarcastique, a exprimé son scepticisme sur la volonté de M. Cross de faire la lutte au crime organisé, ou de retrouver les auteurs de l'incendie qui a détruit sa maison. «Soyez assurés que les choses vont revenir à la normale avec Tracy Cross. Il ne fera rien du tout. Les statistiques vont démontrer que tout va pour le mieux, mais je vais faire une analogie. Si vous ne conduisez pas votre voiture, c'est sûr que vous n'aurez pas de billet d'infraction pour vitesse.»