Crise politique à Kanesatake - James Gabriel n'a pas l'intention de démissonner

La crise est dénouée mais l'impasse politique persiste à Kanesatake, où les principaux opposants de James Gabriel ne reconnaissent plus l'autorité du grand chef du conseil de bande.

Steven Bonspille, un membre du conseil de bande qui nourrit l'ambition de devenir grand chef, a affirmé hier que James Gabriel rendrait service aux 900 Mohawks de Kanesatake en remettant sa démission. «Il a peut-être été élu, mais il a abandonné la communauté, alors je ne le considère plus comme un membre du conseil de bande», a dit M. Bonspille. «Je ne le reconnaîtrai plus comme le grand chef. Il pourra aussi bien parler aux murs, je ne l'écouterai pas», a-t-il ajouté. John Harding, un chef dissident, partage cet avis. «Il n'est plus le chef», a-t-il dit, promettant d'user de tous les moyens politiques possibles pour se débarrasser de

M. Gabriel.

James Gabriel n'a pas du tout l'intention de démissionner: «Je vais rétablir l'autorité du conseil de bande et reprendre mon poste», a-t-il dit en soirée. Les trois dissidents au conseil ont l'intention de tenir une assemblée lundi prochain, mais M. Gabriel ne lui reconnaîtra aucune légitimité, puisqu'il faut un quorum de quatre personnes pour tenir une réunion. «Je convoquerai les réunions selon mon propre agenda. Ils peuvent avoir leur petite réunion entre eux, mais ce ne seront pas des assemblées du conseil de bande.» M. Gabriel a par ailleurs l'intention de ramener Terry Isaac à la tête de la police.

La communauté, elle, est trop craintive pour parler. Seuls une trentaine de personnes qui ont assiégé le poste de police pendant deux jours ne se gênent pas pour dénigrer publiquement James Gabriel, le décrivant comme «un dictateur» qui mène «une vendetta personnelle» contre le chef de police Tracy Cross ou le vendeur de cigarettes Robert Gabriel. Les supporteurs de James Gabriel, eux, n'osent pas dire un mot. Une femme qui habite près de la résidence du grand chef, complètement ravagée par un incendie criminel lundi soir, a témoigné de la peur qui tenaille une partie importante de la population. «Vous voulez des commentaires? Êtes-vous fou? Je serais morte demain matin!», a-t-elle dit avant de disparaître.

Steven Bonspille et son frère Barry, l'administrateur principal du conseil de bande, ont minimisé hier l'influence du crime organisé dans les affaires courantes de Kanesatake. «James Gabriel crie au loup depuis des années. S'il a des preuves, qu'il les amène», a lancé Steven Bonspille.

Le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, tient un discours semblable. Il ne suffit pas de lancer des accusations en l'air, encore faut-il présenter des preuves des activités criminelles d'une personne, a-t-il dit mardi soir en point de presse, visiblement outré par l'attitude intransigeante de James Gabriel.

Cette crise dure depuis l'élection de James Gabriel à la tête du conseil de bande, en 1996. Elle a généré une flambée de violence lorsque M. Gabriel et trois chefs majoritaires au conseil ont remplacé le chef de police Tracy Cross par Terry Isaac au moyen d'une résolution jugée illégale par Steven Bonspille. Cross n'en faisait pas assez pour freiner les contrebandiers de cigarettes et les producteurs de marijuana à l'oeuvre à Kanesatake, estimait M. Gabriel.

L'article 5.3 de l'entente tripartite sur la création de la police mohawk, signée en 1997 par le conseil de bande, Québec et Ottawa, stipule que seule la commission de police de Kanesatake «est responsable de déterminer et de maintenir les objectifs et priorités du corps de police mohawk de Kanesatake». Ces responsabilités comprennent «toute décision relative à l'embauche et au licenciement des employés du corps de police». L'entente est ainsi libellée afin de préserver l'indépendance du corps de police par rapport au pouvoir politique.

Bien qu'un imbroglio juridique subsiste sur la portée de cette clause, le ministre de la Sécurité publique a jugé que James Gabriel a outrepassé son mandat, ce pourquoi il a misé sur la recherche d'une résolution pacifique au litige. James Gabriel a été mis devant le fait accompli. L'entente conclue entre la Sécurité publique et la commission de police locale a forcé l'expulsion de M. Isaac et de 55 Peacekeepers de tout le Québec, retranchés au poste de police de Kanesatake pendant deux jours. Une trentaine de policiers mohawks de Kahnawake et Akwesasne prennent la relève pour au moins un mois. Le chef de police de Kahnawake, John K. Diabo, assurera la direction du service avec Tracy Cross. M. Cross, qui bénéficie toujours de l'appui de la commission de police, retrouvera les pleins pouvoirs au terme de cette période de transition.

James Gabriel, sarcastique, a exprimé son scepticisme au sujet de la volonté de M. Cross de mener la lutte contre le crime organisé. «Soyez assurés que les choses vont revenir à la normale avec Tracy Cross. Il ne fera rien du tout. Les statistiques vont démontrer que tout va pour le mieux, mais je vais faire une analogie: si vous ne conduisez pas votre voiture, c'est sûr que vous n'aurez pas de billet d'infraction pour excès de vitesse.»