Urgence toute vénitienne

C'est le trafic qui pose le plus de risque pour les ambulanciers.
Photo: Angelo Valle C'est le trafic qui pose le plus de risque pour les ambulanciers.
Il n’y a pas que les Québécois qui entretiennent un lien particulier avec les flots qui les entourent. Pour terminer la série Point d’eau, qui a remplacé tout l’été le traditionnel Point chaud, nous voguons sur les canaux de Venise.​
 

« Codice rosso ! » À la centrale des services d’urgence médicale de Venise, le personnel de secours s’engouffre sans attendre dans l’ambulance stationnée à la porte de l’Ospedale civile. Il faut faire vite, mais…

« Tout le monde est pressé, mais Venise est la ville la plus lente du monde. Tout s’y fait à pied et en barque. Alors, nous devons faire un double effort : être rapides même s’il faut se déplacer sur l’eau et en partie à pied. La porte du patient peut être à 500 mètres, sinon plus du canal », explique Damiano Vianello, 44 ans, coordonnateur des services d’urgence médicale vénitiens, le SUEM. Ici, pas d’automobiles comme à Amsterdam.

Alors, l’ambulance fonce, même si le plus grand danger pour l’équipage est le trafic maritime sur les canaux importants. Se frayer un chemin en hydro-ambulance à travers les gondoles, taxis, vaporettos et tutti quanti, à une vitesse pouvant atteindre 70 km/h, n’est pas une mince affaire, note le Dr Marino Patrizio, 60 ans, le grand responsable du SUEM de Venise.

Aléas vénitiens

S’il fait beau, le trafic est intense, mais si la forte pluie, le brouillard, la neige (eh oui, cela arrive) ou l’acqua alta se mettent de la partie, tout se complique. Quand la visibilité est réduite ou nulle, seules les embarcations munies d’un radar et conduites par un pilote certifié peuvent circuler. En cas de neige, c’est la poisse, car le radar devient aveugle, explique M. Vianello. Le pilote doit alors reconnaître les lieux sans vraiment les voir et rester à l’affût d’autres embarcations.

L’acqua alta pose d’autres défis. Cette montée des eaux provoquée par la combinaison de forts vents du sud et les grandes marées de l’automne au printemps, ne fait pas qu’inonder la place Saint-Marc et les ruelles, elle empêche souvent aussi de passer sous près de 80 % des ponts de la ville.

Un casse-tête que le pilote doit résoudre en connaissant les canaux comme sa poche. Il doit trouver la bonne route ou déterminer s’il a le temps de passer et de revenir sans être bloqué par les eaux.

Il faut du muscle

Une fois arrivés au quai le plus proche, les ambulanciers doivent emprunter ponts, escaliers, rues étroites pour se rendre jusqu’au patient. Les méthodes de travail et l’équipement sont adaptés aux exigences des lieux. Ce qui coûte cher, note le Dr Patrizio.

Cela commence avec les ambulances, outillées comme celles en activité sur la terre ferme, mais avec un équipage d’au moins quatre personnes. Il y a d’abord le pilote, qualifié pour faire face aux aléas de la navigation vénitienne en plus de savoir offrir les premiers soins, et trois spécialistes des secours d’urgence.

Cela paraît beaucoup, mais quand une équipe doit secourir un patient au troisième étage d’une résidence du XVIIe siècle, elle a besoin de tous les bras disponibles. « Je dirais que 99 % des maisons n’ont pas d’ascenseur », relève Marino Patrizio.

Les escaliers sont souvent étroits, raides, tortueux. Difficile d’y manoeuvrer avec des civières et des fauteuils roulants standards. Un patient capable de rester assis sera installé dans une chaise à roulettes, identique à celle conçue au XVIIe siècle, en Autriche, pour répondre aux besoins de l’époque.

Sinon, on sortira le malade à la force du poignet. S’il n’a pas besoin d’être complètement immobilisé, on l’étendra sur une grande toile munie de poignées. Sa flexibilité facilite les manoeuvres dans les escaliers, mais une fois dehors, les brancardiers doivent se rendre à l’ambulance avec leur lourd fardeau au bout des bras. Si le patient doit être immobilisé, on utilise une civière spéciale qui, une fois le patient sanglé, peut se mettre à la verticale pour négocier les colimaçons.

Territoire d’eau

Malgré les contraintes, les temps de réponse du SUEM de Venise sont similaires à ceux observés sur la terre ferme, précise le Dr Patrizio. Le nombre d’urgences auxquelles son service répond est toutefois étonnamment bas. Venise reçoit plus de 20 millions de visiteurs chaque année, sinon plus selon certaines évaluations. À eux s’ajoutent les travailleurs et les 56 000 résidants de Venise (selon l’Ufficio di Statistica del Comune di Venezia). Malgré cela, on parle de 11 000 urgences en moyenne par année à Venise et de 5000 autres dans le reste de la lagune. Seulement 25 % de ces appels sont le fait de touristes.

« Il faut être en santé pour venir à Venise, parce qu’il faut marcher », rappelle en riant le Dr Patrizio, qui habite toujours la ville qui l’a vu naître. Pour lui comme pour son collègue né sur une île voisine, travailler à Venise a toujours été son souhait.

Le travail est exigeant, mais il offre de grandes récompenses. Professionnelles et personnelles. Damiano Vianello évoque la beauté de la ville quand il a la chance de la sillonner la nuit. Ses lumières, son silence. « C’est quelque chose de merveilleux auquel on ne s’habitue jamais. » Comme ces passages « dans les palais et ces maisons qui ont encore la saveur du XVIIe siècle. Ça donne l’impression d’effectuer un voyage dans le temps. »

« Et nous, Vénitiens, avons besoin de l’eau salée. Si on ne la respire pas, on meurt. L’eau ici a une odeur, elle pue même parfois, mais nous avons besoin d’elle », conclut Marino Patrizio avec un grand sourire.

Il ne ferait pas un autre travail.

11 000
On compte 11 000 urgences en moyenne par année à Venise et de 5000 autres dans le reste de la lagune.