L’homme qui peignait la lumière

La peinture était pour Fernand Leduc une véritable mystique, une mystique athée, une sorte de dévotion pour l’art abstrait qu’il pratiquait avec une exigence quotidienne.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir La peinture était pour Fernand Leduc une véritable mystique, une mystique athée, une sorte de dévotion pour l’art abstrait qu’il pratiquait avec une exigence quotidienne.
La lumière est au coeur de ce qui fait de nous des humains. Elle est un phénomène physique, mais aussi une construction culturelle. À l’occasion de cette année 2015, décrétée celle de la lumière par l’ONU, plongez dans une série d’articles sur divers états de la lumière. Dernier de huit textes.
 

Comment clore une série d’articles sur la lumière sans penser à cet homme qui la fut un peu à lui tout seul et qui chercha toute sa vie, toute sa longue vie, à la peindre sur des toiles ? Il est des êtres qui sont des paysages. Fernand Leduc était un paysage de lumière.

La lumière, il avait d’abord cru la trouver comme séminariste chez les Frères maristes, lui, né en 1916 dans un Québec étouffant où les feux nouveaux du manifeste Refus global et de la Révolution tranquille allaient s’allumer bientôt seulement. Mais ce n’est pas de cette lumière-là qu’il était assoiffé. Un jour de 1941, il eut la révélation de celle qu’il cherchait : auprès du peintre Paul-Émile Borduas, qui devint pour Leduc un maître à peindre et à penser. Une autre lumière entra aussi, presque au même moment, dans son existence : la poète Thérèse Renaud, qui restera sa compagne jusqu’à la fin. Il lui survivra de quelques années.

Sa quête d’artiste ne lui laissa jamais de répit. La peinture, pour lui, était histoire de lumière et, disait-il, « de résolution de problèmes picturaux ». Comment rendre avec pinceaux et couleurs cette onde électromagnétique appelée lumière, dont une partie seulement est visible à nos yeux, qui nous constitue dans le temps et dans l’espace ? Comment verser sur une toile le coeur vibrant de ce qui fait de nous des humains ?

Celui qui avait vu le jour à Viauville, dans l’est de Montréal, près du port où son père travaillait pour la Vickers, voulait peindre la lumière comme d’autres auraient voulu peindre le vent. Patience, acharnement à trouver, fidélité à soi, tel fut son parcours. La peinture était pour lui une véritable mystique, une mystique athée, une sorte de dévotion pour l’art abstrait qu’il pratiquait avec une exigence quotidienne, mû par ce qu’il décrivait comme une « nécessité intérieure ».

Les lieux

Il avait habité différentes lumières, devenant un peu chacune d’elles par osmose.

Île de Ré, au large de La Rochelle. Sa main devient alors le mouvement de la mer répercuté sur des tableaux qui se parent de bleu. Chartres, dans la Beauce française. Sa main se voile et devient vaporeuse comme la lumière qui nimbe l’immense cathédrale. Le couple Leduc-Renaud y habita pendant quelques années, raide pauvre. L’essentiel était ailleurs.

Casano, en Toscane. L’homme habite un vieux pressoir à olives qu’il avait transfiguré de ses mains en une sorte d’écrin réverbérant le marbre de Carrare, à deux pas. Sa main, en Italie, devient une explosion de couleurs vives, une fulgurance.

Paris, Ville lumière. Il y vécut longtemps, place de la Bastille. Chaque jour, il prenait une petite bastille en quelque sorte, combattant la matière, la pliant à sa recherche et à sa vision, mûrissant avec elle, superposant des dizaines de minces couches pigmentées pour donner une forme à la lumière. Ce furent ses Microchromies, ses plus ultimes explorations de peintre, les derniers états de son travail.

Il me demanda un jour quelle différence je faisais entre quatre toiles de couleur jaune alignées devant moi, dans son atelier de la Bastille. Je dus lui avouer qu’elles m’apparaissaient plus ou moins les mêmes. J’avais besoin d’entraînement, dis-je, un peu confuse, à mon interlocuteur. « Ça viendra », avait-il fait, taquin.

« Sa peinture ne se livre pas facilement. On croit d’abord être devant des toiles d’une seule couleur, écrivait le critique d’art René Viau dans Le Devoir, en 2007. Une fois notre regard happé, poursuivait-il, l’oeil décèle sur la toile ou la feuille des mouvements à peine perceptibles au début. Des pulsions, des variations de tons se font jour sur une surface que l’on croyait unie. La richesse des nuances, des rapports de couleurs et d’intensités nous saisit. » Les toiles s’appellent et se répondent entre elles, tel l’écho dans la montagne.

Le retour

Fernand Leduc termina sa vie à Montréal où il rentra après la mort de Thérèse Renaud, en 2006. Le prodigieux fils de la peinture québécoise revenait sur ses terres, après plus de soixante années passées en Europe. Il eut d’abord un atelier montréalais indépendant de sa demeure. À 90 ans passés, il prenait l’autobus, parfois un taxi, pour s’y rendre et en revenir matin et soir.

Il aspira bientôt à vivre à côté de ses toiles, comme il l’avait toujours fait auparavant, dans la proximité de leurs éclats. Voilà que le jeune vieil homme de 95 ans emménage dans un appartement face au Mont-Royal. Comme s’il avait encore toute la vie devant lui. Comme si tout recommençait. « L’éternel est au-dedans de nous. C’est cette lumière-là que j’ai tenté de saisir à travers ma peinture », confiait l’artiste au journaliste Jean-Louis Gauthier.

Là, face à la montagne, il verra défiler ses dernières saisons dans les vastes fenêtres d’un lieu qui n’était que luminescence. Toute vie rassérénée, pacifiée. En lui-même et sur ses tableaux. « Ses Microchromies affichent un climat apaisé,écrivait encore le critique René Viau. Nous sommes loin des explosions picturales déchirant le ciel de la “ grande noirceur  », lesquelles caractérisaient ses tableaux des premières périodes.

Sa peau, mince comme du papier, était devenue transparente. On pouvait voir à l’intérieur de lui jusqu’à son coeur, me semblait-il. Il recevait encore quelques amis pour qui il préparait des bouchées et ouvrait une bonne bouteille. On lui offrait des roses, les rose pâle qu’il affectionnait. Elles avaient son teint de vieillard et sa douceur. Jusqu’à la fin, il a refait le monde. Rencontrer cet homme d’alors 96 ans était un bain de Jouvence et son exemple, une inspiration.

Il ne pouvait plus lire ni peindre. Il classait ses tableaux, y réparait de menues imperfections liées à leur transport, comme on radoube un bateau qui va prendre la mer. Son souffle s’était accéléré, ses jambes flageolaient. Il vivait seul avec ses lumières, celles brûlant en lui et celles émanant de ses tableaux avec lesquels il faisait corps. « Je vais sécher sur pied, assis dans mon fauteuil, c’en sera fait de moi », avait-il dit. Il était prêt. Il avait gagné le droit à la contemplation lumineuse.

« Trouverai-je un jour l’une de ces routes obscures qui mènent aux îles de lumière ? » écrivit-il en août 1942 dans une lettre à Paul-Émile Borduas. Fernand Leduc trouva la route et trouva les îles. Et nous un peu aussi, avec son oeuvre.

2 commentaires
  • Yolande Villemaire - Abonnée 15 août 2015 16 h 03

    Un beau portait

    Merci pour ce beau portait du lumineux Fernand Leduc!

  • Gilles Roy - Inscrit 16 août 2015 11 h 28

    Merci pour cette série d'articles

    Du journalisme de grande qualité. On en redemande.