Une aire protégée gigantesque, mais déserte

Convoité par Hydro-Québec, le bassin de la rivière Nastapoka est inclu dans le parc et ne pourra donc être harnaché.
Photo: Pierre Trudel Convoité par Hydro-Québec, le bassin de la rivière Nastapoka est inclu dans le parc et ne pourra donc être harnaché.
Depuis dix ans, le gouvernement du Québec a créé trois nouveaux parcs au Nunavik. Tous sont gérés par les Inuits de l’administration régionale Kativik. Les Cris participent pour leur part à la gestion du dernier-né, le parc Tursujuq — où Le Devoir s’est rendu cet été. Premier d’une série de trois textes.
 

C’est la plus grande aire protégée du Québec, et pourtant, bien peu de Québécois en ont à ce jour franchi le seuil. À quatre heures de vol de Montréal, le parc Tursujuq, sur la côte de la mer d’Hudson, qui ouvre ses portes aux visiteurs pour la première fois cet été, a pourtant une histoire ancrée dans son territoire depuis des millénaires.

Géré par l’administration régionale Kativik, qui représente tous les habitants du Nunavik, en collaboration avec la SEPAQ, le parc est situé sur des terres publiques québécoises de quelque 27 000 kilomètres carrés — l’équivalent de la surface de la Belgique —, à l’est de la petite communauté d’Umiujaq, au bord de la baie d’Hudson.

À la demande des communautés crie et inuite, toutes deux impliquées dans la gestion du parc, le bassin de la rivière Nastapoka est désormais inclus dans le parc. La rivière, un jour convoitée par Hydro-Québec, ne pourra donc plus être harnachée. Et les bélugas pourront continuer à venir muer dans les eaux saumâtres de son estuaire.

En cri, Nastapoka signifié « là où quelqu’un a trouvé un caribou tué par les rapides ». Les Inuits avaient pour leur part baptisé la rivière Partirtuuq, soit, en inuktitut, « là où on retrouve une grande quantité d’os à moelle ». Par beau temps, l’estuaire de la rivière Nastapoka est un endroit saisissant à voir, alors que la vapeur de l’eau forme un arc-en-ciel au-dessus du paysage. N’eussent été les nuées de mouches qui nous assaillent lorsqu’on s’aventure à l’intérieur des terres, la chute, qui se décline abruptement sur 35 mètres, avec sa plage de sable en contrebas, est sans doute l’un des plus beaux paysages jamais vus.

« Plusieurs membres de la communauté nous ont dit être nés à cet endroit », dit Véronique Nadeau, responsable à la conservation et à l’éducation pour les parcs nationaux du Québec au Nunavik. Alicia Aragutak est la jeune et dynamique directrice du parc, dont le nom de famille signifie précisément « arc-en-ciel » en inuktitut. À notre gauche, elle montre un vaste terrain plat. « Les aînés nous disent qu’ils venaient jouer au soccer ici », dit-elle.

Des phoques d’eau douce

Plus à l’est, à l’intérieur des terres, aux environs des lacs des Loups-Marins, le parc abrite entre autres une population animale unique au monde de phoques d’eau douce, une sous-espèce du phoque commun. « L’hypothèse de leur présence dans ces eaux douces propose que des phoques de la population originellement marine auraient pénétré dans les terres grâce à l’incursion de la mer de Tyrrell [mer postglaciaire ayant suivi le retrait du glacier], puis ils auraient été emprisonnés dans le bassin des lacs des Loups-Marins à la suite du retrait des eaux, il y a de 8000 à 3000 ans », nous dit la SEPAQ à ce sujet. Pris au piège, en quelque sorte, en eau douce, le phoque se serait progressivement adapté à son habitat, se nourrissant désormais d’omble de fontaine, de touladi et de corégone. Son pelage est plus foncé, son crâne plus large et plat que celui du phoque commun.

Au printemps dernier, une équipe de Pêches et Océans a dénombré une cinquantaine de têtes de ce troupeau unique au monde, mais on croit que leur population compte entre 50 et 600 individus.

Récemment, le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada a déclaré cette population en voie de disparition. Un plan de rétablissement doit être mis sur pied.

Autre rareté de la région, le chert, cette pierre utilisée depuis l’ère prédorsétienne, il y a 4000 ans, pour fabriquer de petits outils, bifaces, grattoirs, racloirs et pointes. Des recherches archéologiques ont démontré que des outils fabriqués dans cette pierre avaient circulé ailleurs au Québec et au Canada.

Dans un autre secteur du lac, l’impact d’une double météorite a créé jadis le bassin du lac à l’Eau Claire, le deuxième plus grand lac naturel du Québec. Lors de notre passage, une équipe du parc s’affairait à nettoyer les sites laissés par les pourvoiries qui accueillaient autrefois les voyages de chasse d’une clientèle principalement américaine, avant que le gouvernement ne rachète leurs terres, comme il a racheté ce qu’il restait de claims miniers sur le territoire du parc. Barils d’essence abandonnés, dépotoirs, eaux grises sont déplacés pour permettre un meilleur aménagement du site.

Au départ, les Inuits étaient un peu frileux à l’idée de recevoir des touristes dans un territoire qu’ils occupent des millénaires. « Le tourisme est une notion nouvelle pour eux », explique Michel Haarc-Morissette, qui travaille comme guide pour le parc.

« Mais je crois que le parc est une bonne idée », reconnaissent plusieurs aînés du village, dont Charlie Tooktoo, le leader spirituel de la communauté anglicane d’Umiujaq. Cette formule a l’avantage de protéger ce territoire des développements miniers et des barrages hydroélectriques.

Le mot « Tursujuq » désigne en inuktitut « le goulet », par lequel l’eau de la baie d’Hudson se mélange à l’eau du lac Guillaume Delisle, récemment rebaptisé Tasiujaq, soit « presque-lac », en inuktitut. Le parc Tursujuq est le dernier-né d’une série de parcs nationaux créés par le gouvernement du Québec au nord du 55e parallèle.

Cent visiteurs

C’est aussi le plus accessible puisqu’on peut s’y rendre en voiture, voire à pied, à partir du village d’Umiujaq, qu’on ne gagne par ailleurs qu’en avion. C’est le troisième parc créé au Nunavik par le gouvernement du Québec depuis 10 ans. Le parc Pingualuit, tout au nord du Québec, où l’on trouve l’un des cratères météoriques les plus jeunes et les mieux conservés au monde, a vu le jour en 2004. Le parc Kuururjuaq, où coule la rivière Koroc, a quant à lui été créé près de la baie d’Ungava en 2009.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs projette également la création du parc de la baie aux Feuilles et celui d’Ullitaniujallk, autour de la rivière George, qui devrait entre autres protéger une partie de l’habitat du troupeau de caribous de la rivière aux Feuilles, qui a subi un déclin important depuis quelques années.

Mais les parcs du Nunavik demeurent très peu fréquentés, si l’on considère l’étendue du territoire qu’ils couvrent. Dans une entrevue au Nunatsiaq news, le quotidien en ligne du Nunavik, la directrice du marketing du parc, Stéphanie Rivest, disait vouloir populariser ces destinations, entre autres auprès des habitants du Nunavik. Tout immenses qu’ils soient, les parcs du Nunavik ne reçoivent en effet chacun qu’une centaine de visiteurs par année.


Ce reportage a été réalisé grâce au soutien de Parcs Nunavik.
1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 1 août 2015 13 h 23

    Déserte

    C'est justement le but pour protéger une aire.