L’heure bleue du Nord

L’heure bleue allume le ciel et fait flamber l’eau des rivières et la pierre des montagnes.
Photo: Jacques-Noël Minville L’heure bleue allume le ciel et fait flamber l’eau des rivières et la pierre des montagnes.

La lumière est au coeur de ce qui fait de nous des humains. Elle est un phénomène physique, mais aussi une construction culturelle. À l’occasion de cette année 2015, décrétée celle de la lumière par l’ONU, plongez dans une série sur divers états de la lumière. Sixième de huit textes.

À Myriam Tiersen, envolée dans l’heure bleue le 31 mars dernier.

 

L’heure bleue n’est pas encore la nuit. C’est l’heure crépusculaire, que certains appellent l’heure magique ou l’heure divine. Quand le feu du jour vient de s’éteindre et que reste dans l’horizon une lumière incandescente bleu-mauve. Elle allume le ciel et fait flamber l’eau des rivières et la pierre des montagnes comme un vaste « feu de rocher », écrit la poète innue Rita Mestokosho, qui vit à Mingan, sur la Côte-Nord. C’est l’heure bleue des ciels du Nord, celle d’où les humains s’élèvent et touchent à ce qui leur semble être un peu d’infini. Moment de rentrée en soi et de contemplation.

« L’heure la plus glorieuse », celle qui comble « l’espérance infinie, l’infinie attente des hommes », écrit Gabrielle Roy, écrivaine phare du XXe siècle au Québec et au Canada français, après un voyage à Fort-Chimo (aujourd’hui Kuujjuaq) dans l’Ungava, la partie la plus septentrionale du Québec. Cette heure sans pareille « ouvre des perspectives nouvelles, à l’horizon de la conscience », poursuit-elle dans La montagne secrète. Pour la célèbre écrivaine, née au Manitoba, ces instants du soir sont la métaphore d’un Nord qui sauve les humains d’eux-mêmes et les rapproche des mystères de l’existence, leur fournissant une sorte de réponse aux grandes questions existentielles qui les taraudent depuis que le monde est monde. La vie. La mort. L’amour. La descendance. Sorte de baume jeté sur l’absurdité de notre finitude.

Expérience du sublime que cette heure-là, comme les Scènes d’enfant de Schumann ou La petite cantate chantée par Barbara ou A Case of You, par Joni Mitchell, qui nous entraînent dans un ailleurs indéfinissable. « Sublime religieux ou non religieux », pour emprunter à Avril Maddrell, professeure en géographie à l’Université West England de Bristol, qui, elle, parlait des aurores boréales. Nous avons tous, toutes, nos musiques sublimes et nos heures bleues. Pour les uns, conversation avec la profondeur, entre soi et l’univers, pour les autres, lancée vers le divin.

Respiration mystique

« Je marche à travers les lunes nordiques et les espaces colorés de lichens, écrit encore la poète Mestokosho, je suis un petit souffle parmi cette respiration mystique. » Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une respiration mystique qui baigne les enfiévrés d’heure bleue et ceux qui ont essayé de l’écrire. Pour le philosophe français Michel Hulin, la mystique fait référence à un état modifié de la conscience qui fait en sorte que l’on éprouve, écrit-il, « l’impression de s’éveiller à une réalité plus haute, de vivre par anticipation quelque chose comme un salut ». Oui, il existe bien une mystique du Nord, dont l’heure bleue est l’incarnation la plus vive, autrement dit une sorte de dévotion autour de l’idée du Nord, comme il en existe une autour de l’idée du désert ou de la mer.

Pas étonnant que cette heure de recommencement du monde soit celle des confidences, la pause propice aux remémorations, aux bilans, aux aveux. C’est souvent le moment que l’on choisit pour prendre l’apéritif, devant la sphère en fusion qui descend dans l’horizon. Moment de coude-à-coude des contemplateurs de la beauté, des assoiffés de la grâce. On trinque à la vie, à l’amour ! Comme le bon vin, l’heure bleue est faite pour être partagée. Parfois en silence.

Derrière l’hôtel Royal

Schefferville. Ville minière sur la frange du 55e parallèle au nord du Québec.

Y vivent une majorité d’autochtones, des Innus et des Naskapis, et une poignée d’autres pour un total d’environ 1000 personnes. Schefferville est un désert d’épinettes rabougries et de pierre, troué de lacs et de rivières. C’est en cette contrée que se séparent les eaux, non pas en deux, mais en quatre, coulant à l’ouest vers la baie d’Hudson, à l’est vers l’Atlantique, au nord vers la baie d’Ungava, et au sud vers le golfe du Saint-Laurent. Comme les quatre parties d’un vaste coeur formé par la péninsule du Labrador.

Là, à la tombée du jour, derrière l’hôtel Royal, les hommes, les femmes et les enfants se rassemblent, toutes affaires cessantes, pour voir tomber le soleil à l’heure bleue. Quand il fait froid, certains restent dans leur véhicule, qu’ils placent droit devant la boule de feu. Ils stoppent les moteurs de leur motoneige ou de leur quatre-roues. Ils arrêtent tout, pour regarder, juste pour sentir ce lieu presque hors du monde, planté au centre des ondes minérales et des confluents liquides dégageant une titanesque énergie.

Là, en ces instants bleutés, ils ont le sentiment que le temps s’arrête. Qu’il cesse de fuir. Ils le tiennent dans leurs mains. Moment de présence sans pareil, les deux pieds bien plantés dans la poussière d’éternité.

Des rituels du soleil couchant ont lieu un peu partout dans le monde. Et les heures bleues n’adviennent pas seulement au Nord. Elles sont parfois rose, mauve, rouge, mettant ceux et celles qui les vivent dans un « état d’anesthésie étrange », avait écrit le journaliste et écrivain Henry de Puyjalon, il y a plus d’un siècle. L’histoire de cet homme, qui allait devenir une figure importante de la Côte-Nord, est étonnante.

Né dans une famille noble de France, il avait fréquenté le milieu des cabarets parisiens. On raconte qu’il fut l’un des fondateurs du mythique Chat Noir, dans Montmartre. Un jour, il a une sorte de révélation : il décide de s’installer dans le nord du Québec avec son épouse. En 1894, dans ses Récits du Labrador, il écrit : « Près du monde, j’appartiens au scepticisme le plus hideux ; loin de lui, tous mes doutes se dissipent et je deviens d’une candeur qui vous toucherait, s’il vous était possible d’en sonder la profondeur. » Devenir un autre soi-même, plus libre peut-être, voilà ce qu’il était venu assouvir dans son exil de vent, de neige et de glace, au pays de l’heure bleue.

Elle « absorbe tout ce qui pourrait être laid », avait écrit l’alpiniste français Frison-Roche à propos de l’heure crépusculaire, en 1966, de retour d’une expédition au nord du Canada. Elle lave de tout. Réduit les aspérités du paysage. Égalise l’âme des humains. « La lumière qui allait disparaître, dit encore Gabrielle Roy dans La montagne secrète, jetait de l’or, des glacis de rouge, des carmin, des verts acides, des jaunes ensoleillés. […] D’un coup jaillissait le vrai, la vie était visible comme le jour. » L’heure bleue permet de voir ce qui « est invisible pour les yeux », selon l’expression bien connue du Petit Prince de Saint-Exupéry. Elle semble rapprocher de la vérité, de sa vérité à soi. « Je suis aveugle / Pourtant, j’ai vu », écrit Joséphine Bacon, une autre poète innue, née à Pessamit sur la Côte-Nord.

C’est l’heure bleue. Celle qui pourrait être la dernière, disent parfois ceux et celles qui l’éprouvent. Ils seraient prêts, là, le regard vissé dans l’horizon de saphir, à s’envoler. Annulés dans l’instant et dans ce territoire abstrait qui ressemble peut-être au paradis des croyants. Peut-être aussi au néant ou à l’outre-vie des non-croyants.

La lumière qui allait disparaître jetait de l’or, des glacis de rouge, des carmin, des verts acides, des jaunes ensoleillés. […] D’un coup jaillissait le vrai, la vie était visible comme le jour.

1 commentaire
  • Pierre Dunnigan - Abonné 1 août 2015 22 h 02

    l'heure de vérité

    Merci Mde Durand, cet éloge du Nord, de la lumière et de l'introspection est d'une vérité éblouissante !
    -un photographe dans l'âme !