Le prochain Plateau ? - Erreur sur la cible

Sept habitations sur dix appartiennent au secteur locatif dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve.
Photo: Jacques Grenier Sept habitations sur dix appartiennent au secteur locatif dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve.

Une bombe dans Hochelaga-Maisonneuve? Il n'y a pas si longtemps, tout le monde aurait instinctivement conclu à la responsabilité des motards en lutte pour le contrôle de la revente de drogue, alors que vie de quartier rimait avec misère et meurtres. Aujourd'hui, les menaces, sans fondement, viennent d'obscurs groupuscules en lutte contre l'embourgeoisement du quartier. Hochelaga-Maisonneuve, le prochain Plateau?

Un immeuble de brique situé en face de la bibliothèque municipale à l'angle des rues Ontario et Pie-IX s'apprête à accueillir Les Seigneuries de Maisonneuve, un projet de condominiums de style loft. Le concept est hautement symbolique. Dans un quartier où la tension monte entre les groupes de défense des plus vulnérables et les rares promoteurs immobiliers qui s'y aventurent, Les Seigneuries viennent s'établir juste en haut du Village des valeurs, une friperie populaire.

Un petit commerce de la chaîne Presse-Café bat pavillon à la même intersection tandis que, plus au nord sur Pie-IX, les lofts Saint-Raphaël (encore à l'étape de la prévente) proposent la vie urbaine dans une «oasis zen», avec planchers de bois franc, plafonds de neuf pieds et tout, pour des prix variant entre 120 000 $ et

281 000 $. Plus au sud, toujours sur Pie-IX, les immeubles DF proposent d'autres lofts coincés entre deux bâtiments, avec stationnement intérieur et deux salles de bains, à partir de 169 500 $. Encore sur Pie-IX, angle Lafontaine cette fois-ci, un ancien immeuble locatif a été reconverti en huit condos qui se sont vendus autour de 125 000 $ chacun.

Le coût des terrains oscille autour de 201 $ le pied carré au centre-ville, selon les données de la Société canadienne d'hypothèques et de logement (SCHL). Dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, un promoteur a indiqué de façon anonyme qu'il pouvait encore trouver des lopins de terre à 175 $ le pied carré. Le coût de la main-d'oeuvre, le prix des terrains et la flambée du coût des matériaux obligent les promoteurs à explorer de nouveaux marchés s'ils veulent prospérer. À deux pas du parc olympique, à dix minutes du centre-ville, Mercier-Hochelaga-Maisonneuve s'impose comme une sorte de Far West, mais à l'est, du développement immobilier.

De là à dire que «les yuppies» envahissent Hochelaga-Maisonneuve, il n'y a qu'un pas, que le «comité antigentrification» a allégrement franchi cette semaine en déposant huit fausses bombes devant des chantiers et des bureaux de vente de condominiums. «La nécessité est aux habitations à faible coût. Y en a marre de se faire virer de nos quartiers par les bien nantis, leurs condos de luxe et leurs petits cafés branchés», fulminait ce comité antigentrification dans un tract envoyé à la presse. «Ceci n'est que le début, considérez cela comme un avertissement. Nous irons jusqu'au bout pour que les yuppies sachent qu'ils et elles ne sont pas les bienvenus dans le quartier», ajoutait le communiqué de ce groupe inconnu des policiers et des militants pour le droit au logement. Les leaders du comité ont ignoré une demande d'entrevue du Devoir.

Sur la voie de la rémission

Carole Charland, coiffeuse de métier, travaille dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve depuis 26 ans. Elle s'est enfin décidée, en octobre dernier, à emménager dans un condo de la rue Pie-IX, où les policiers ont retrouvé lundi l'un des quatre premiers colis suspects du comité antigentrification. Mme Charland, qui exploite un salon sur la promenade Ontario, a payé moins de 150 000 $ pour son condo. Elle éclate de rire lorsqu'on l'informe qu'elle est considérée comme une indésirable par le comité antigentrification. «Moi, je suis une yuppie?»

Thérèse Sainte-Marie, directrice générale de la Corporation de développement de l'Est (CDEST), est agacée par le caractère misérabiliste du discours d'une certaine frange de militants pour le droit au logement. «C'est comme si on voulait encourager la ghettoïsation d'Hochelaga-Maisonneuve, alors que beaucoup d'organismes dans le milieu essaient de sortir le quartier de son image de misère et de dangerosité», déplore Mme Sainte-Marie.

«Où est le mal à faire en sorte que dans Hochelaga-Maisonneuve, il y ait des gens avec des revenus un peu plus élevés qui cohabitent avec des gens qui en ont moins? [...] Le fait de réclamer qu'il n'y ait pas de gens à revenus moyens dans l'arrondissement, c'est par conséquent réclamer qu'Hochelaga-Maisonneuve reste un ghetto de personnes à faible revenu. Je ne crois pas que ça reflète l'opinion de la majorité des gens dans le quartier», ajoute Mme Sainte-Marie.

La CDEST a signé, conjointement avec le Collectif en aménagement urbain Hochelaga-Maisonneuve, la Société d'habitation populaire de l'est de Montréal et la SIDAC Promenade Ontario, un communiqué qui dénonce l'action du comité antigentrification. «[...] Ceux qui ont posé de fausses bombes s'attaquent à un modèle d'intégration sociale et de vie de quartier basé sur la mixité sociale et l'amélioration de la qualité de vie de tous les citoyens, dont les plus défavorisés de leur communauté», lancent-ils en choeur.

En matière de logements sociaux et communautaires, l'arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, avec 4929 unités disponibles, arrive au troisième rang de la nouvelle ville de Montréal (après le Sud-Ouest, qui compte 7381 unités, et Ville-Marie, qui en a 6897). Ville-Marie et Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, les arrondissements jumeaux de l'est, accaparent le quart du parc total de logements sociaux et communautaires de l'île.

Dans le cadre du projet Solidarité, qui prévoit la construction de 5000 logements sociaux dans la métropole, 378 unités ont été complétées ou sont en voie de l'être dans Hochelaga-Maisonneuve, entre autres dans l'ancienne usine Lavo (111 unités) ou dans la coopérative Le P'tit Train de Viauville (97 unités). Dans le quartier, 1754 ménages sont sur la liste d'attente pour obtenir une habitation à loyer modique.

Selon les données de la SCHL, les mises en chantier dans la zone centre-est de Montréal (y compris Mercier-Hochelaga-Maisonneuve) s'élevaient à 2540 unités pour la période allant de septembre 2002 à septembre 2003, la copropriété (c'est-à-dire les condominiums) récoltant la part du lion. Il n'existe pas de données pour l'arrondissement Hochelaga-Maisonneuve à lui seul, et la zone centre-est, qui englobe dix arrondissements, est vaste.

Une recherche de la Société d'habitation du Québec (SHQ) réalisée à la demande du Devoir à partir du recensement 2001 de Statistique Canada (échantillon de 20 %) indique enfin que sept habitations sur dix appartiennent au secteur locatif sept habitations sur dix appartiennent au secteur locatif dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve. Les condos accaparent le quart du parc immobilier.

«Quand on crie à la gentrification dans Hochelaga-Maisonneuve, c'est un peu exagéré. C'est un des quartiers les plus pauvres. Quand on s'inquiète de l'exclusion des personnes assistées sociales dans le quartier, je dirais qu'on est loin d'être rendu là, d'autant plus que les condos construits l'ont été sur des terrains vacants ou des maisons barricadées», affirme Mme Sainte-Marie, directrice générale de la CDEST.

D'après François Saillant, coordonnateur du Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), le comité antigentrification fait une mauvaise lecture de la situation lorsqu'il crie à l'embourgeoisement du quartier et se trompe de cible lorsqu'il vise les promoteurs immobiliers et les propriétaires de condos, qui ne demandent qu'à vivre en paix. «On ne peut pas dire que c'est un quartier embourgeoisé», laisse-t-il tomber.

Une terrible confusion

Les chiffres démontrent que le comité antigentrification est dans le champ. Son analyse trempe bien davantage dans l'idéologie de la lutte des classes que dans l'étude rigoureuse des faits. L'arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve arrive encore à l'avant-dernier rang à Montréal pour ce qui est de la valeur des propriétés, comme le faisait remarquer hier dans une lettre à La Presse le professeur invité à l'Institut d'urbanisme de l'Université de Montréal, Daniel Gill. De 1996 à 2001, dans Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, le loyer moyen n'a progressé que de 4 %, atteignant 518 $ par mois. L'arrondissement offre encore les loyers les plus bas de l'île de Montréal. Un peu d'enrichissement ne ferait certes pas de tort au quartier. «[...] La gentrification n'est pas la cause de tous les maux. Bien au contraire, elle permet de revitaliser des quartiers, de créer de l'emploi pour les plus démunis, d'offrir des produits et services de qualité à moindre coût et d'offrir un cadre de vie agréable et épanouissant», estime le professeur Gill.

Parmi les locataires, la proportion de ménages qui consacrent plus du tiers de leurs revenus au logement est toutefois considérable. Le quart des ménages de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve étaient dans cette situation en 1981. En 2001, plus du tiers des ménages locataires consacraient au delà de 30 % de leurs revenus au logement.

Tant dans son discours que dans la facture de ses communiqués, le comité antigentrification se démarque par son aversion du capitalisme et de l'exploitation, prônant une lutte des classes d'inspiration néocommuniste. Mettre en opposition des promoteurs immobiliers et leurs clients, nécessairement «véreux», avec des personnes vulnérables qui ont à peine de quoi se loger offre certes une belle dialectique d'opposition dont raffolent les médias. L'astuce est cependant trompeuse.

En dévoilant jeudi son dossier noir du logement, le FRAPRU a présenté à la presse le cas de Suzanne Malouin, une femme qui a quitté Montréal parce qu'elle ne voulait pas affronter son propriétaire à la Régie du logement pour contester une discutable augmentation de loyer. Mme Malouin occupe maintenant un quatre et demi chauffé à Longueuil pour 495 $ par mois, mais l'aide sociale ne lui rapporte que 788 $ chaque mois. À la fin du mois, il ne lui reste que 43 $ pour les imprévus et 50 $ pour se nourrir. «C'est pas une vie, c'est la survie. C'est tout juste si on existe», a dit Mme Malouin avec justesse.

François Saillant est le premier à associer l'appauvrissement des locataires à la hausse du prix des loyers dans la région de Montréal, après une bonne décennie de disette, faut-il le préciser. Du même souffle, il est forcé de reconnaître que ces locataires éprouvent à la base un problème d'extrême pauvreté. «C'est clair qu'il y a un problème de revenus. La prestation de base à l'aide sociale est de 533 $ par mois. On peut-tu dire que c'est indécent?», s'indigne-t-il. Occupés à mettre en opposition pauvres locataires et riches propriétaires pour la valeur-choc de l'image, certains militants occultent souvent cette réalité.

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