Le virage lumière des villes nordiques

La place des Festivals, à Montréal, célèbre la lumière de différentes façons au fil des saisons.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir La place des Festivals, à Montréal, célèbre la lumière de différentes façons au fil des saisons.
La lumière est au coeur de ce qui fait de nous des humains. Elle est un phénomène physique, mais aussi une construction culturelle. À l’occasion de cette année 2015, décrétée celle de la lumière par l’ONU, plongez dans une série sur divers états de la lumière. Cinquième de huit textes.​
 

La lumière artificielle est aussi la lumière. Et les villes de l’hémisphère nord, enveloppées dans la nuit une bonne partie de l’année, en jouent allègrement et de plus en plus. À commencer par Montréal, dont le profil, hiver comme été, a changé radicalement depuis quelques années en raison de l’éclairage public. Le complexe Desjardins en vert, comme un harmonica lancé aux nues. Le Quartier des spectacles en teintes évanescentes de rose et de jaune. Jusqu’au mât olympique qui, la nuit, s’anime de couleurs plus costaudes, bleu, mauve, rouge. L’éclairage change tout et invente une autre ville.

Depuis deux décennies, Montréal, comme d’autres grandes villes nordiques, a pris un virage lumière pour mettre en valeur certains de ses édifices de marque, mais aussi pour atténuer les effets de la noirceur hivernale. Pour transcender le noir infini de l’hiver et de nos âmes confites de froid.

Vers la fin des années 1990, des représentants des milieux politique, économique et culturel se réunissent avec l’objectif d’insuffler un dynamisme nouveau à la ville pendant la saison froide. Un consensus se dessine : il faut de la lumière. On élabore un plan qui prévoit trois initiatives importantes : l’éclairage du Vieux-Montréal d’abord, puis du centre-ville ; la mise sur pied d’un festival d’hiver dédié à la lumière ; enfin l’invitation faite aux artistes et designers à créer des oeuvres lumineuses inspirées par l’hiver. « Jusqu’alors, la métropole du Québec s’était définie comme ville nord-américaine et ville française, affirme Daniel Chartier, titulaire à l’UQAM de la Chaire de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique. Elle serait désormais aussi ville d’hiver. »

Il fallait assumer l’hiver en nous et se servir de ses caractéristiques comme tremplin plutôt qu’infortune du destin. « La noirceur devenait écran noir où projeter des images, des animations, de l’art numérique et même des jeux interactifs sur les surfaces monumentales et architecturales », poursuit le professeur Chartier. Elle devenait aussi une vaste scène au coeur de festivals et d’événements divers, tels Montréal en lumière, Igloofest, La nuit blanche et Luminothérapie, qui allaient illuminer, enluminer des quartiers de la ville autrefois désertés pendant l’hiver.

En même temps que se raffinaient les techniques d’éclairage, deux projets majeurs de développement urbain suivaient leur cours, où la lumière tiendra un rôle essentiel : celui de Montréal ville souterraine, cité intérieure à nulle autre pareille dans le monde, où la forêt d’arbres roses du designer Claude Cormier, par exemple, fait littéralement flamber le béton du Palais des congrès. Second projet majeur : la place des Festivals, dont les jeux d’éclairage, adaptables, se transforment été comme hiver en un hallucinant champ de lumière.

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Ces innovations drainent des foules sans cesse plus considérables, la désolation de l’hiver envolée, l’opacité de la nuit évanouie, la vie sous tuques et parkas devenue plus humaine. « Montréal se voit projetée à l’avant-scène des villes de lumière au Nord, un succès internationalement reconnu », dit Daniel Chartier. National Geographic vient de consacrer la métropole l’une des dix meilleures destinations touristiques d’hiver au monde, et la seule en milieu urbain.

Oui mais, si c’était trop ? Trop de lumière ? Trop de couleurs ? « Nous vivons dans un monde qui tend à penser que plus il y a d’éclairage, mieux c’est », soutient María Ámundadóttir, doctorante en génie à l’Institut fédéral de technologie de Lausanne, rencontrée dans un colloque récent en Islande. Elle préconise « un éclairage santé ». « En Occident, on tend à nier l’expérience de la nuit au profit d’éclairages artificiels toujours plus intenses », renchérit Judy Spark, enseignante en art à l’Université d’Aberdeen, en Écosse.

Dans la plupart des grandes villes du monde, il est devenu impossible d’apprécier la beauté de la voûte céleste. « Les lampadaires ont éteint le ciel », dit l’astrophysicien Hubert Reeves. La pollution visuelle induite par la lumière est une forme de dégradation environnementale où les immenses tableaux clignotants, les néons, l’éclairage parfois outrancier des rues, des édifices, des monuments, des commerces et des maisons privées affectent notre santé et tout l’écosystème. Et cette dilution de la nuit nous coupe d’une part de l’univers et de nous-mêmes. Alors, plus il y a de lumière, plus nous vivons aveugles ?

« L’érosion de la nuit des zones urbanisées, sous l’effet de la lumière artificielle, donne un attrait nouveau à la nuit noire telle qu’elle existe encore dans les contrées isolées », souligne Pierre-Olivier Dupuy du collectif RENOIR, un groupe de recherche français qui s’intéresse à la nuit. Mais voilà, les contrées isolées sont de plus en plus rares et lointaines. Dans le moindre patelin à présent, on éclaire. Jusqu’à Manche-d’Épée en Gaspésie, le long de la rivière, où on a apporté la lumière à Arlette Fortin, une conseillère municipale, qui n’en demandait pas tant. « J’avais choisi cet endroit un peu perdu pour la paix, le contact avec la nature et la noirceur. La municipalité est venue installer un énorme lampadaire, comme si j’habitais une ville d’un million d’habitants. Mes chambres sont éclairées de manière insupportable la nuit. Et fini la Petite et la Grande Ourses. »

Quoi, la lumière est trop forte, on ne voit plus les étoiles ? Le petit port de pêche, où se balancent doucement barques et voiliers, est éclairé comme un terrain de football ? Quoi, une nuisance ? Balivernes et chichis de poète ?

Le Québec a inauguré en 2007 la première Réserve internationale de ciel étoilé au monde, située au mont Mégantic. Une autre a été créée sur le pic du Midi de Bigorre, dans les Pyrénées françaises. Nous en sommes là. À devoir protéger des trécarrés de ciel, comme de fleuve et de territoire.

De plus en plus de chercheurs, architectes, designers, paysagistes oeuvrent à réconcilier éclairage urbain et environnement nocturne. Il y a des éclairages qui, par leur grâce et leur subtilité, nous redonnent la nuit. Comme certains vins nous redonnent la terre et l’odeur du varech, toute la mer. Qui a vu, le soir, la cour intérieure du Petit Séminaire de Québec ou le dôme de la chapelle de l’Hôtel-Dieu de Montréal, sait ce qu’est la nuit. Et le long rayon blanc, pas coloré, non, juste blanc, émanant du gyrophare de la Place Ville-Marie, tournant inlassablement sur la ville, sur nos balcons d’été, sur tout ce que nous sommes. Et beaucoup plus loin. Rayon de nuit.

Nous vivons dans un monde qui tend à penser que plus il y a d’éclairage, mieux c’est

1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 26 juillet 2015 18 h 08

    Hémisphère nord?

    L'hémisphère nord reçoit exactement la même quantité de lumière que l'hémisphère sud. Après tout, Miami est dans l'hémisphère nord.

    Et, concernant la lumière, Montréal n'est pas une ville nordique. Elle se situe à la même latitude que Bordeaux ou Milan.