Récolte fragile dans les battures

Selon le tracé actuel, l’oléoduc Énergie Est passerait à 20 km des battures où Claudie Gagné récolte sa matière. Comme Les Jardins de la mer dépendent directement de ce que charrie le fleuve, elle est devenue une fervente militante anti-oléoduc.
Photo: Valérian Mazataud Hans Luca Selon le tracé actuel, l’oléoduc Énergie Est passerait à 20 km des battures où Claudie Gagné récolte sa matière. Comme Les Jardins de la mer dépendent directement de ce que charrie le fleuve, elle est devenue une fervente militante anti-oléoduc.

Accroupie dans les battures de Saint-André de Kamouraska, à quelques pas de la route 132, Claudie Gagné nous tend un petit bouquet de feuilles vertes. D’abord perplexe, on est rassuré dès la première bouchée : c’est doux et subtil, mais surtout c’est salé à la perfection. « C’est de l’épinard de mer, dit-elle, avant de nous présenter aussitôt un deuxième spécimen. La salicorne, maintenant ! »

Ces longues rives où le passant ne voit que des herbes hautes fouettées par le vent, Claudie en a fait un immense potager. Voilà plus de 15 ans que son entreprise, Les Jardins de la mer, vend ses produits aux quatre coins du Québec. Un succès qu’elle doit en grande partie à son mentor, François Brouillard, le propriétaire des Jardins sauvages, à Saint-Roch de l’Achigan, qui tient également un kiosque au marché Jean-Talon, à Montréal.

« J’ai rencontré François quand j’avais 17 ans et j’ai tout de suite eu le sentiment que c’était le début d’une histoire, se souvient Claudie. Lui, ça fait 35 ans qu’il fait ça, c’est un des pionniers des plantes sauvages au Québec, l’un des premiers à avoir introduit les têtes de violon au marché Jean-Talon. Il m’a enseigné plein de trucs et j’ai commencé à travailler avec lui. »


Marché gastronomique

Se contentant d’abord de vendre des plantes fraîches, elle développe rapidement des produits transformés qui lui permettent d’étendre ses ventes à l’année. Elle compte parmi ses clients l’Auberge du Mange Grenouille, à Rimouski, et les restaurants Laurie Raphaël, à Montréal et Québec.


« Quand j’ai commencé, je fournissais surtout Montréal, dit-elle. Le chef Normand Laprise [propriétaire de Toqué !et Brasserie T ! à Montréal] était de l’avant-garde, il a contribué à mettre les plantes sauvages sur les cartes. Maintenant, je fournis beaucoup plus ma région. La Tête d’allumette, une nouvelle brasserie de Saint-André, sert la salicorne avec sa bière. Il y a aussi Fou du cochon, à La Pocatière, qui fait des saucissons avec le persil de mer que je leur fournis. »

Épinard, luzerne, chou poivré, persil, céleri, pourpier, perce-pierre… Quand on apprend à les connaître, les battures deviennent des jardins foisonnants. Aux plantes comestibles, il faut ajouter les algues : laitue de mer, plantain, kombu. Qu’elles soient fraîches ou séchées, leurs usages paraissent innombrables. Claudie a su varier son offre en en faisant des aromates, des tisanes et même de l’encens (avec le foin d’odeur).

Menace en vue

L’oléoduc Énergie Est, que TransCanada souhaite construire d’ici à 2020, passerait à quelque 20 kilomètres dans les terres. « Quand j’en parle, il y a plein de gens qui me disent que l’oléoduc passe chez eux. Ce sont 90 % des gens qui n’en veulent pas et qui sont inquiets. Il y a juste une personne de temps en temps qui est convaincue que c’est une bonne affaire, que c’est bon pour le cash et qui se fiche de la nature. »

Ainsi, à l’automne 2014, une nouvelle étiquette est apparue sur les pots des Jardins de la mer : « Produit menacé par le développement pétrolier dans le Saint-Laurent ». Dans la grande maison de son père, à quelques mètres de l’estran, la table à manger de Claudie est couverte de ces autocollants, qu’elle appose patiemment sur chacun de ses produits. Lorsque la campagne « Coule pas chez nous ! » a été lancée en mai 2014, en réaction aux projets de transport pétrolier au Québec, elle n’a pas hésité à s’y joindre. « Je n’ai pas besoin de rien dire à mes clients, les gens font le lien, dit-elle. Ça les fait réfléchir. »

Il est vrai que, comme pour des centaines d’autres entrepreneurs dans le Bas-Saint-Laurent, l’intensification du transport pétrolier constitue une menace existentielle pour le commerce de Claudie Gagné. « S’il devait y avoir un déversement, ça viendrait salir les battures, dit-elle. En eaux froides, le pétrole reste là vraiment longtemps, ce n’est pas comme dans le golfe du Mexique, où les bactéries accélèrent la désintégration. Ici, dans l’eau à quatre degrés, on peut être sûr qu’on est “ pogné ” pour une cinquantaine d’années. »

Même sans déversement, elle voit d’un mauvais oeil l’accroissement du transport maritime sur le fleuve. « Il y a aussi les impacts certains des eaux de ballast, dit-elle. Les navires se remplissent d’eau en Thaïlande, par exemple, puis ils se vident ici au moment de se charger de pétrole. Dans les eaux qu’ils prennent ailleurs, il y a d’autres contaminants, d’autres espèces de mollusques et de plantes et toutes sortes de choses qu’on ne veut pas ici. »

Déjà, les riverains de la région sont aux prises avec le phragmite exotique, un roseau envahissant qu’on retrouve de plus en plus dans les fossés et les emprises de route. « C’est en train d’envahir les battures et ça brise la biodiversité », se désole Claudie. Elle craint également la renouée japonaise, une sorte de bambou qui colonise les rives, les milieux humides et les fossés, en étouffant les espèces indigènes. « C’est le genre d’affaire qui pourrait arriver par bateau. »

La fréquence des déversements rapportée par les médias n’a rien pour rassurer, croit-elle. « Dans le Saint-Laurent, il en arrive déjà, comme ceux de Sept-Îles et des Îles-de-la-Madeleine [septembre 2014]. Plus on va faire du transport, plus on va avoir des accidents. Moi, ça m’énerve un petit peu. »



À voir en vidéo