Comme un grand vide

Jacques Nadeau a couvert les grands rendez-vous de l’histoire du Québec depuis plus de 30 ans. Accroché au mur derrière lui, un célèbre portrait de René Lévesque.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Jacques Nadeau a couvert les grands rendez-vous de l’histoire du Québec depuis plus de 30 ans. Accroché au mur derrière lui, un célèbre portrait de René Lévesque.

Assis à sa table de cuisine, Jacques Nadeau fouille dans son sac d’appareil photo et sort une dizaine de petites clés USB. « C’est tout ce qui me reste », dit-il. Sa voix trahit l’abattement, ses yeux marquent l’incompréhension : le photographe du Devoir s’est fait voler l’essentiel de ses archives mardi.

« Ça fait mal, terriblement mal. C’est une partie de moi-même qu’on m’a volée : la photo est ma raison d’être, mon amour. » Sonné, Jacques Nadeau cherche ses mots, ne trouve pas, résume succinctement : « C’est juste douloureux en dedans, comme un grand vide. Je ne comprends pas… »

Le mystère plane à savoir ce qui a motivé le ou les voleurs ayant pénétré dans son condominium d’Outremont mardi. Ils sont entrés par la porte-fenêtre qui donne accès à la ruelle arrière, au rez-de-chaussée. Ils ont pris l’écran de télévision, cinq disques durs (d’une valeur de 1000 $, selon le photojournaliste) et trois cylindres de carton contenant des photos imprimées récemment.

Les disques durs contenaient environ 35 000 photos sélectionnées au fil d’une carrière commencée en 1977 comme pigiste à La Presse canadienne. Autant d’images proposant une lecture unique de l’histoire sociale et politique du Québec, vue par l’oeil sensible d’un photographe admiré et respecté de tout le milieu journalistique — et bien au-delà. Une photo vaut mille mots, dit-on : celles de Nadeau valent souvent tout un dossier.

Les voleurs n’ont rien pris d’autre. La grosse lentille 300 mm qui était bien en évidence dans la chambre du photographe a été laissée sur place, alors qu’elle coûte plusieurs milliers de dollars. Les disques durs se trouvaient dans la même chambre, cachés dans un des quatre tiroirs d’une commode banale. « J’ai l’impression qu’ils cherchaient ça », suggère Nadeau.

Ciblé ?

Vol ciblé ? Difficile à dire pour le moment. L’appartement est plutôt dépouillé en objets de valeur — outre celle, symbolique, des photos au mur (Mick Jagger en grimace, le grand sourire du batteur jazz Elvin Jones, René Lévesque qui joue au billard, un bébé autochtone emmitonné…). Jacques Nadeau vit sobrement, petite voiture, table en mélamine blanche, pratiquement pas de meubles.

L’organisation de son condo ne contredit d’ailleurs pas le côté brouillon et sympathique de sa personnalité. Ainsi, les médias venus recueillir sa version des faits mercredi (il a accordé plus d’une quinzaine d’entrevues, son histoire ayant été largement relayée dans les médias sociaux) devaient-ils entrer par… une fenêtre.

La porte d’entrée du condo est condamnée depuis quelques mois, et à moins de passer par l’arrière, il faut prendre son élan pour entrer par l’avant. Typiquement Nadeau, sorte de cowboy-rocker urbain — le même qui s’était fait renverser par un cheval en couvrant le conflit étudiant en 2012.

Dans ce contexte, on ne s’étonnera peut-être pas d’apprendre que Jacques Nadeau n’avait pas de copies de sauvegarde des disques durs volés ? « J’allais le faire la semaine prochaine, pendant mes vacances ! » jure-t-il.

Il retrouvera certes des milliers de photos dans les archives du Devoir (où il travaille depuis 1990), mais dans une résolution qui ne permettrait pas d’en faire des impressions pour une exposition ou un livre. Les fichiers « raw » (bruts), ceux qui ne sont pas compressés, sont aujourd’hui portés disparus — même chose pour les négatifs que Nadeau avait numérisés au début des années 2000 et qui ont été jetés ensuite. « J’ai perdu 95 % de mon travail », évalue-t-il. Toute une banque documentaire sur des campagnes électorales, les deux référendums, des voyages à l’étranger, d’innombrables projets personnels.

Quand Jacques Parizeau est décédé au début juin, Jacques Nadeau a passé trois jours à parcourir ses archives pour sélectionner des dizaines de photos racontant l’homme. « Je ne pourrais plus faire ça aujourd’hui », constate-t-il. De même, il devra recommencer « essentiellement tout le travail » qu’il avait entamé pour un projet de livre sur les couples multiculturels de Montréal.

Enquête

Le Service de police de la Ville de Montréal mène une enquête, mais le vol ne concerne officiellement qu’une télévision et quelques disques durs. La valeur réelle du cambriolage est autre : c’est une vie de travail, c’est un regard sur la société. « À qui le crime profite-t-il ? demande Georges Azzaria, professeur spécialiste du droit d’auteur à l’Université Laval. Spontanément, je ne vois personne. »

« Nous ne sommes plus à l’époque où on peut penser qu’en volant une photo, on détruit toute trace de l’oeuvre, explique-t-il. Et il n’y a pas de marché pour ce genre de photos d’actualité qui prennent un sens quand on les édite et qu’on les contextualise — ce n’est pas comme une toile de maître qui peut être cachée et revendue sur le marché noir. Si le vol était ciblé, c’est une démarche vraiment étonnante. »

M. Azzaria souligne que si les photos réapparaissent quelque part, Jacques Nadeau pourra rapidement faire protéger ses droits d’auteur. « Je ne vois pas de problème sur ce plan. Ce n’est pas un drame de droit d’auteur, mais un drame personnel, un drame de carrière. »

Ça fait mal, terriblement mal. C’est une partie de moi-même qu’on m’a volée: la photo est ma raison d’être, mon amour.

17 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 16 juillet 2015 04 h 47

    Nadeaugate ?

    Quand un message ne plaît pas à certains puissants, qu'il est incontestable de vérités et qu'il peut être diffusé, à ceux-ci il faut trouver une solution définitive pour l'anéantir.
    D'une manière ou d'une autre, que ce soit par barbarie comme pour Charlie Hebdo ou d'une méthode moins inhumaine, il faut absolument faire taire le messager.
    Qui donc est aux commandes de ce qui m'apparaît pouvoir facilement être compris comme un "Nadeaugate" ?
    Et qui fait donc assez confiance aujourd'hui à la Police (politique) de Montréal, pour enquêter sérieusement et en toute transparence sur la chose ???

    • Daniel Gagnon - Abonné 16 juillet 2015 14 h 22

      Catastrophe personnelle pour Jacques Nadeau... et nationale pour nous tous..

      Pourquoi s'attaquer à un photographe qui était notre mémoire, et surtout une mémoire parfois dérangeante pour les autorités.

      Il faut recommander la lecture de son très beau livre « Carré rouge », hommage aux valeureux étudiants et étudiantes.

      Faut-il aussi faire un lien avec l’accident (récent) qui a failli envoyer « ad patres » l’excellente journaliste d’enquête Isabelle Richer?

      Une enquête sérieuse et indépendante serait de mise.

      L'ami Docteur Arthur Porter est mort, mais il ne faut pas cesser nos efforts pour amener les hauts responsables de la corruption devant la justice, la santé de notre démocratie en dépend.

  • Jacques Morissette - Inscrit 16 juillet 2015 07 h 09

    Un vol ciblé? Je ne serais pas du tout surpris.

    Je cite: «Vol ciblé ? Difficile à dire pour le moment.» Si c'est le cas, le téléviseur ne serait qu'un accessoire pour faire croire que ce était pas un vol ciblé. Vous dites qu'il a couvert le conflit étudiant. À lire ce texte, il a couvert bien des événements sociaux et aussi politiques. Tout est là pour être au moins parano, concluant que ce vol était probablement ciblé. Si c'est le cas, il resterait à savoir qui et pourquoi? Ça peut sentir une puanteur de politique. Ça brasse quand même pas mal depuis quelques années, concernant des conflits en tous genres. Jacques Nadeau avait-il des documents on ne peut plus gênant, pour un groupe, une organisation quelconque? Je ne serais pas du tout surpris, avec tout ce qui se passe.

  • Jean-Marc Sauvé - Abonné 16 juillet 2015 07 h 48

    Jacques Nadeau est LE photographe

    Pas étonnant, en quelque sorte, que son oeuvre intéresse à ce point. On se demande bien pourquoi faire par contre.

    Les photos de Jacques Nadeau sont toujours exceptionnelles.

    je lui souhaite bon courage dans cette épreuve...

  • François Dugal - Inscrit 16 juillet 2015 08 h 55

    Les copies?

    Pourquoi monsieur Nadeau n'a-t-il pas fait de copies de sûreté ?

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 16 juillet 2015 09 h 23

    M. Nadeau n'est pas qu'un simple photographe...

    M. Nadeau est un photojournaliste. Ses photos ne font pas qu'appuyer un article, une chronique ou un éditorial, les photos de M. Nadeau devance, annonce, explique avant même la lecture.

    Le vol était-il ciblé? A-t-on déguisé le vol de ses archives en usant d'une ruse pour faire croire à un banal vol? Probable. On peut alors se demander à qui profitera ce crime de nature politico-idéologique, entendu que le Devoir est reconnu comme un journal indépendant, libre et informatif.

    Dans le cas contraire, en s'apercevant que les photos volées n'ont aucune valeur - pornographique par exemple - le ou les voleurs n'hésiteront pas à s'en débarrasser sauf s'ils reçoivent l'information, par les médias (francophones comme anglophones) d'une possible "prime" incitative. S'il s'agit par contre d'un vol "ciblé" sur les archives du photojournaliste, tout reste à craindre.