Chevaucher le fleuve par sa houle

Laurence Côté s’adonne au surf plusieurs fois par semaine sur le fleuve Saint-Laurent, à la hauteur d’Habitat 67.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Laurence Côté s’adonne au surf plusieurs fois par semaine sur le fleuve Saint-Laurent, à la hauteur d’Habitat 67.

C’est son petit rituel et son évasion. Quatre fois par semaine, Laurence Côté enfourche son vélo pour se rendre au bord du fleuve. À ses côtés, sur un support fixé à sa bicyclette, l’accompagne son compagnon de prédilection : sa planche de surf. Car derrière le complexe Habitat 67, une vague du fleuve roule sa houle éternelle, site de prédilection pour le surf de rivière, au même titre que ceux de l’Eisbach à Munich, de la Bóbr dans le sud de la Pologne et de la Boise River Park en Idaho.

« C’est fantastique, Habitat 67 ! » s’exclame la jeune femme de 29 ans, qui préfère ce site à celui de la Vague à Guy, à LaSalle. Elle n’a pas froid aux yeux — ni aux orteils —, puisqu’elle fréquente l’endroit jusqu’à ce que la glace s’installe sur le fleuve. « J’ai l’impression d’être en vacances huit mois par année. C’est quasiment thérapeutique. Quand je sors de l’eau, la vie est belle. » Sa période de pratique préférée ? Les fins de journées d’automne, quand le ciel s’embrase au-dessus des arbres colorés. « C’est une vue exceptionnelle sur Montréal et le fleuve avec les reflets du soleil couchant sur le pont Victoria et le pont Jacques-Cartier en arrière. »

Les yeux brillants, elle parle de sa passion avec un mélange de fougue et de respect pour cet élément qui demeure selon elle indomptable, même après des années à se mouiller : l’eau, ses courants, sa force superbe. Elle affirme d’ailleurs que cette année, « le fond du fleuve s’est déplacé », si bien qu’une des deux vagues bordant les rives d’Habitat 67 a disparu. Avec ses comparses surfeurs, elle émet l’hypothèse que les glaces, plus épaisses cette année, ont gratté le fond. « Ça montre comment une vague, ce n’est jamais acquis et ça ne se contrôle pas, dit-elle. C’est la beauté du sport aussi. »

Elle en profite pour donner une recommandation chère à sa petite communauté : que tous les surfeurs en herbe suivent un cours avant de se lancer sur l’eau tumultueuse du fleuve. « Ce ne sont pas des glissades d’eau ni un beach club, souligne-t-elle. Ce sont des rapides. Il faut être en forme et très à l’aise dans l’eau. » Elle-même a suivi un cours chez KSF avant de s’y mettre, il y a quatre ans. Et pourtant, elle navigue le fleuve depuis le début de l’adolescence.

« L’eau a toujours été mon élément », dit celle qui a fait de la compétition d’aviron de haut niveau à Boucherville jusqu’à 20 ans. Elle a même remporté une médaille d’argent en simple, aux Jeux du Canada en 2005. À 15 ans, elle goûte au surf pour la première fois lors d’un camp d’aviron en Floride. Déjà, ce fut la piqûre. « J’en rêvais la nuit. » Mais c’est à la mi-vingtaine, en visitant une amie en Équateur, qu’elle attrape « [ses] premières vraies vagues. Ç’a été le déclencheur ». Les premières saisons, elle prend le fleuve cinq fois par semaine pour des séances de deux, trois heures. Avec son nouveau boulot dans une agence de relations publiques, celle qui travaillait auparavant au Laboratoire d’analyse de presse de l’UQAM a dû limiter un peu ses sorties hebdomadaires, sans en démordre.

« C’est ma grande passion, confie celle qui y voit une manière très personnelle de se dépasser. C’est un feeling particulier d’arriver dans la vague : tu as l’impression d’avancer, mais c’est l’eau qui bouge en dessous de la planche. » Par temps calme, une poignée de surfeurs s’y relaient pour des périodes d’une à deux minutes. C’est le code implicite. « On attend en ligne. Mais j’ai autant de fun que dans un 5 à 7 — sans les cocktails ! » Quand une quinzaine d’adeptes s’entassent sur la rive, c’est moins drôle. Et le temps « accordé » à chacun tombe alors à une minute.

Culture en croissance

La culture du surf de rivière est bel et bien installée et toujours en croissance dans la métropole. Ses deux sites — la Vague d’Habitat 67 et la Vague à Guy — attirent entre 18 000 et 25 000 surfeurs annuellement. Il y a huit ans, Le Devoir faisait part d’un projet de développer de nouvelles vagues aux abords de l’île. Une initiative plus ou moins tombée à l’eau, entre autres pour des raisons de financement et à cause du dédale des diverses autorités impliquées dans la gestion des rives et cours d’eau. Entre-temps, des centres de surf intérieurs sur vagues artificielles ont ouvert. L’école KSF souffle cette année ses 20 chandelles. Le SUP (pour stand up paddle, ou planche à rame) a aussi le vent dans les voiles.

« C’est sûr que ce serait génial d’avoir d’autres vagues et que Montréal devienne une capitale du surf de rivière, indique la jeune surfeuse. En même temps, personne n’a envie que l’accès en devienne payant. » Elle souhaite surtout que le site préserve son aspect d’évasion dans la nature… en ville ! Les regards sont maintenant tournés vers Sherbrooke, qui évalue actuellement un projet similaire (http://bit.ly/1d4rdM4).

En attendant, Laurence Côté ne boude pas pour autant les destinations d’océan. Après l’Équateur, le Nicaragua, l’Indonésie, le Brésil, elle lorgne le Sri Lanka et la Nouvelle-Zélande. On ne s’en cachera pas, aussi palpitant et accessible qu’il soit, le surf de rivière ne détrônera jamais la déferlante ultime de la mer…

Quelques repères du surf

KSF, l’école de surf, de kayak et de SUP établie à Ville LaSalle depuis 1995. 

La boutique de surf Archive dans le quartier Villeray. Le propriétaire Sébastien Burns, lui-même adepte du sport, organise des premières de films et un Surf Swap annuel.

La plateforme OuiSurf.ca, blogue, boutique en ligne qui produit ses émissions désormais diffusées sur Canal Évasion, où les surfers Jean-Michel Péloquin (animateur) et Benjamin Rochette (caméraman) vont à la rencontre des communautés locales des sites de surf à travers le monde.

Les agences de voyage québécoises Barefoot Surf Travel et Surf Expedition.
La culture du surf de rivière est bel et bien installée et toujours en croissance dans la métropole.