Drone et pop au Pakistan

Le regard brûlant d’une amante comparé à une frappe de drone et un sourire enchanteur, à un attentat à la bombe. Au Pakistan, la violence islamiste et la « guerre contre le terrorisme » se sont immiscées jusque dans la musique pop. Et le public en redemande.

« Viens, regarde droit dans mes yeux, bombarde mon coeur, pulvérise tout, pulvérise tout », fredonne à répétition Rahim Shah, star de la pop pachtoune, grand peuple qui vit à cheval entre le nord du Pakistan et le sud de l’Afghanistan, dans une chanson tirée du film Ghaddar (Traître).

À ses côtés, une jeune femme à la silhouette généreuse en jupe à frous-frous chaloupe des hanches en chantant elle aussi « pulvérise tout », comme une invitation à consommer une passion ardente dans ce film à l’esthétique kitsch qui connaît pourtant un succès retentissant dans le nord-ouest pakistanais et sur DailyMotion depuis sa sortie en 2012.

Plus tard, le héros reprend la parole pour roucouler auprès de sa muse, en se déhanchant : « je suis attaqué, les mortiers m’ont atteint, ma Layla, tu as des bombes dans les yeux, tu me tues de ton seul regard, tes lèvres sont du feu, ton top moulant me tue… »

Pour le poète pachtoune Rokhan Yousafzai, il ne fait aucun doute que ce type de chanson cartonne dans le nord-ouest du Pakistan, région minée par les attentats et ciblée par les drones américains.

 

« Certes, les paroles peuvent en heurter certains, les scènes sont vulgaires, mais les gens aiment ces chansons et ces films », note-t-il, indulgent. « La violence a affecté notre société, notre culture, notre poésie et nos chansons, mais la société a besoin de chansons d’amour. »

Malgré le succès populaire de ces vidéos à des lieues de l’image devenue classique du Pachtoune conservateur — barbe fournie, chapeau en galette ronde et kalachnikov pour les hommes, burqa azur pour les femmes — cette tendance récente irrite une partie des milieux culturels pakistanais.

« Il est vrai que les poètes sont influencés par ce qu’ils voient autour d’eux dans la société, mais certains réalisateurs mélangent délibérément la violence et la vulgarité dans des chansons », déplore Bakhtiar Khattak, un chanteur pachtoune, critique d’une tendance née dans la foulée des attentats islamistes qui endeuillent le pays depuis une décennie.

Répondre par la plume

 

Si dans certains tubes, la guerre sert de métaphore au désir, elle reste l’objet de bien des maux dans des odes hautement plus dramatiques. « Ô mon amour, ne viens pas au village, tout le monde pleure… ici la haine et la sédition règnent en maître », serine Zafar Iqrar dans une chanson appelant son amante à ne pas rentrer au village abandonné après une opération de l’armée.

Après l’invasion de l’Afghanistan par une coalition internationale fin 2001, les talibans et les combattants d’al-Qaïda se sont réfugiés dans le nord-ouest du Pakistan voisin. Là, des insurgés ont poussé le djihad contre les autorités pakistanaises accusées de soutenir la guerre américaine « contre la terreur ».

L’armée pakistanaise, accusée à répétition de jouer un « double jeu » dans cette guerre, a lancé de nombreuses opérations contre des fiefs jihadistes, comme en juin 2014 au Waziristan du Nord, zone tribale du nord-ouest qui servait de QG à la mouvance jihadiste de la région.

En représailles, les talibans pakistanais ont perpétré l’attaque la plus sanglante de l’histoire moderne du pays, massacrant en décembre dernier plus de 150 personnes, dont une majorité d’enfants, dans une école tenue par les militaires à Peshawar, la grande ville du nord-ouest du pays.

Les chanteurs Bakhtiar Khattak et Laila Khan se sont inspirés de cette tragédie pour tirer à boulets rouges sur les djihadistes dans une chanson que la jeune Malala, miraculée d’une attaque des talibans, ne renierait probablement pas.

« Opposés à la paix, à l’amour et la connaissance, qui sont-ils ? Les assassins de notre génération. Ils déshonorent les soeurs, font pleurer les mères, transforment les rêves en poussière… », entonne l’hymne hostile aux talibans — qui eux-mêmes exècrent la musique et n’hésitent pas à cibler des salles de cinéma dans leurs attaques.

En reprenant à leur compte le langage de la guerre, des artistes veulent répondre « par la plume » et l’ironie aux jihadistes. Un vers d’un poète inconnu s’est ainsi répandu comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux : « Tes yeux sont comme une frappe de drone, je me fais martyr tel un “talib” lorsque je les regarde. »

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