Rideau sur 75 ans d’histoire

Tristan Malavoy-Racine et son fils saluent Henry Daoulas, dernier survivant de la Résistance française au Québec, devant l’obélisque de l’hôpital Notre-Dame.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Tristan Malavoy-Racine et son fils saluent Henry Daoulas, dernier survivant de la Résistance française au Québec, devant l’obélisque de l’hôpital Notre-Dame.

Du haut de ses 96 ans et riche de plus de souvenirs qu’une seule vie ne peut porter, Henry Daoulas, dernier survivant de la Résistance française dans la métropole, a tourné une page d’histoire jeudi soir. Il a assisté à l’ultime commémoration à se tenir à Montréal de l’appel aux armes prononcé par le général de Gaulle, le 18 juin 1940. Après 75 ans d’assiduité, le rideau est tombé sur cette tradition, répetée devant la stèle érigée au parc La Fontaine, puisque les résistants sont tour à tour disparus et, avec eux, les dernières bribes marquantes d’une guerre qu’on ne devrait jamais oublier.

« J’y vais plus pour commémorer mes amis qui sont allés et ne sont jamais revenus que pour le général de Gaulle. Car vous savez, je suis le dernier. Pour moi, ce sera la dernière fois », a confié jeudi Henry Daoulas, résistant français de la première heure, avant de lever une dernière fois son chapeau au général.

Le salut au célébrissime général ne sera donc plus à Montréal. Soixante-quinze ans après la fin de la guerre, on n’a jamais fait faux bond à « l’homme du 18 juin » dans la métropole, ville francophone où ont convergé plusieurs résistants français au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Parmi eux, le grand-père de l’auteur Tristan Malavoy-Racine, André Malavoy, personnage taillé dans la masse de l’histoire avec un grand H.

Devant l’obélisque dédié au général de Gaulle, pointée vers le ciel devant l’hôpital Notre-Dame, Tristan Malavoy-Racine a articulé pour la énième fois un à un les mots de cet appel à la libération. Des mots qu’il connaît maintenant par coeur. « La France a perdu une bataille, mais la France n’a pas perdu la guerre… » Ces mots, devenus le texte fondateur de la Résistance française, ont galvanisé toute une génération de jeunes Français, appelés à se joindre aux forces alliées pour vaincre l’envahisseur allemand.

Pas de nostalgie

« Mon grand-père ne souhaitait pas que ça glisse dans la nostalgie pure, alors ce soir [jeudi] ce sera la dernière commémoration », explique Tristan Malavoy-Racine. Son grand-père héroïque, évadé des camps de concentration allemands, lui a demandé dès l’âge de 15 ans de redire à haute voix, tous les 18 juin, le texte de l’appel de Gaulle, recraché depuis Londres sur les ondes de la BBC ce fameux soir de juin 1940. En 25 ans, l’écrivain n’a jamais manqué un rendez-vous. Même après la mort de son grand-père, disparu en 2005.

« On ne peut pas s’attendre à ce que l’humanité se souvienne à jamais de cet événement, mais il y a quand même des dates marquantes dans l’histoire. Si de Gaulle n’avait pas fait cet appel, l’issue de la guerre aurait été différente. En ce sens, je trouve important qu’on garde cette date en mémoire », espère Tristan Malavoy-Racine.

Ce grand-père à la vie romanesque, président de l’Association des Français libres du Canada, fut un des résistants de la première heure. Chargé par les forces libres de transmettre secrètement des informations à l’Angleterre, il jouera un rôle de premier plan dans la France occupée. Un récit haut en couleur qu’il raconte d’ailleurs dans le menu détail dans La mort attendra, publié en 1961 après avoir immigré au Québec et survécu aux atrocités de la guerre.

Jusqu’au dernier souffle

Héritier de près d’un siècle d’histoire,Henry Daoulas, né à Morlaix, porte aussi en lui tout un pan du XXe siècle et une vie traversée de drames et de renaissances. Fouetté par l’appel du général en exil, Daoulas, pilote de l’aviation française, a fui la France occupée avec d’autres résistants en juin 1940, puis réussi à gagner le Maroc par bateau avant d’atteindre Gibraltar, où des Anglais l’ont aidé à rejoindre les côtes anglaises. « Nous avions entendu le discours de Churchill et avons décidé de rejoindre les pilotes des escadrilles françaises qui s’entraînaient en Grande-Bretagne. » Blessé dans des combats aériens, Daoulas, privé de son acuité auditive essentielle à sa survie et à celle des autres pilotes, ne pourra plus retourner sur le front. Il aidera plutôt à convoyer entre l’Écosse et le sud de l’Angleterre les avions de la Royal Air Force, postés à l’abri des bombardements allemands.

Après la guerre, Daoulas retournera en France, avant d’émigrer avec son épouse au Canada en 1950. Il y a dix ans, ils étaient encore quatre ou cinq anciens résistants toujours en vie à Montréal, dont André Malavoy, mais aussi Yves Gourvil et Paul Roederer. « Je comprends maintenant qu’il n’y ait plus de raisons de donner suite à cet événement commémoratif, s’il n’y a plus personne que cela touche, confie Daoulas, la résilience dans la voix. En France, il reste nos enfants qui poursuivent la tradition. »

Il s’agissait aussi d’un ultime rendez-vous avec l’histoire pour René Lemasson, directeur honoraire de l’Association des anciens combattants de France et ex-pilote de l’aviation française pendant la guerre d’Algérie. « Cette année, on a décidé que ce serait la dernière fois. Vous savez, il ne reste plus à Montréal qu’un survivant de cette époque, et presque plus d’anciens combattants d’autres guerres, comme moi. Nous sommes tous vieux et un peu gâteux… Pour les gens de 50 ans, ça ne veut plus rien dire », dit-il, réaliste.

Mais derrière cette apparente résilience, ces porteurs d’histoire caressent en silence l’espoir que la leur laisse des traces et que cette fameuse flamme qui les a sauvés continue à vaciller dans l’esprit des plus jeunes générations.

Mon grand-père ne souhaitait pas que ça glisse dans la nostalgie pure, alors ce soir, ce sera la dernière commémoration

5 commentaires
  • Nicolas Cousineau - Abonné 19 juin 2015 03 h 08

    Dernière?

    Je doute que cette commémoration puisse tomber dans la nostalgie pure. Je suis désolé de savoir que ce sera la dernière fois. L'Appel du 18 juin a été, je crois, un moment phare du début de la guerre. Oser continuer le combat, après une défaite aussi brutale, oser se dresser face à sa hiérarchie, pour continuer de faire ce qui semblait juste, oser appeler à la résistance contre une machine de guerre si forte, à ce moment-là, demandait du courage.
    Je crois que nous n'avons pas trop d'exemples de ces gens qui osent ne pas fermer les yeux devant l'insoutenable.

  • Yves Côté - Abonné 19 juin 2015 03 h 33

    "Nous nous souviendrons d'eux."

    "En France, il reste nos enfants qui poursuivent la tradition."
    Pour avoir été cette année encore aux Comémorations en Normandie, je peux tristement vous assurer que les enfants en question auront tout un exploit à accomplir pour que la noble chose ne devienne réalité...
    Mon observation est qur le 70è Anniversaire du Débarquement fut sans doute, malheureusement, le Chant du Cygne des Commémorations. Cette année, les moins de 40 ans furent à peu près partout absents en nombre. Au mieux, quelques-uns ici, quelques autres là étaient-ils visibles.
    Je ne m'en console qu'en me disant que beaucoup de choses qui, à ce jour, n'ont jamais été mises à la connaissance de tous, souvent par ce que je perçois comme un excès d'humilité des acteurs de ceux-ci eux-mêmes, le seront dorénavant peu à peu. Leurs archives personnelles autant que les Archives nationales nous en apprendront encore beaucoup sans doute.
    Plus que jamais, notre respect pour toute cette jeunesse qui fini aujourd'hui de nous accompagner de son souffle direct demande que nous affirmions tous : Nous nous souviendrons d'eux.

    Jamais nous ne leur dirons assez intensément à tous, ceux que nous aurons personnellement connu tout autant que "ceux qui n'auront pas connu l'outrage des ans", merci pour la générosité et la modestie de votre propre existence !

    • Yves Côté - Abonné 19 juin 2015 09 h 58

      "pour que la noble chose devienne réalité"... et "qui finit"... et encore "pour la générosité et la discrétion"... bien évidemment.

  • Michel Lebel - Abonné 19 juin 2015 07 h 55

    Ne jamais oublier

    Ne jamais oublier, demeurer reconnaissants pour leur sacrifice, ne jamais oublier de commémorer, voilà ce qui devrait être enseigné aux jeunes et aux moins jeunes. Le devoir de mémoire. Sans mémoire, c'est le néant, le vide, c'est l'Histoire qui risque de se répéter. Avec toutes ses horreurs. Le présent nous le confirme hélas. La paix n'est toujours pas au rendez-vous.


    Michel Lebel

  • Pierre Boucley - Abonné 19 juin 2015 10 h 25

    Commémoration du 18 juin

    Pour le manque de participation du public à cette commémoration annuelle à la stèle De Gaulle (?), on doit sans doute remercier les organisateurs de l'évènement pour n'en avoir probablement jamais parlé à... personne! J'ai demeuré à deux pas du lieu pendant huit ans jusqu'à l'an dernier, et je n'en avais jamais entendu parler. Je me rappelle cependant, pendant mon enfance, des commémorations au Monument aux Morts français, plus loin dans le parc Lafontaine, près de Papineau, car mon grand-père avait fait la guerre des tranchées dans l'Armée française. Un endroit maintenant tout à fait oublié, quelquefois vandalisé dans l'indifférence. À force de ne jamais en parler, même à l'intérieur de la communauté française de Montréal, il est bien évident que tout souvenir va disparaître. C'est la «job» de ceux qui sont toujours là, et qui savent, de brasser la marmite.