Le retour sur la scène haïtienne d'une Église affaiblie

Port-au-Prince — Ébranlée par l'expérience Aristide, l'ex-curé des pauvres passé président aux dérives autoritaires, l'Église catholique d'Haïti tente de revenir sur le devant de la scène avec un texte de conciliation visant à éviter au pays l'anarchie qui le menace.

Ce compromis, pour lever le blocage politique lié à la radicalisation du conflit entre Jean Bertrand Aristide et son opposition, propose de créer un conseil de sages chargé d'encadrer le chef de l'État et de préparer des élections.

Repris par une part de la communauté internationale, il a aussi été accepté par le chef de l'État.

Mais la médiation ne va pas sans mal: le texte n'a pas convaincu l'opposition, qui veut le départ immédiat du président, accusé de despotisme. Et certains évêques l'ont depuis renié pour s'aligner sur cette position.

«Hordes de "chimères" [gangs chargés par le pouvoir de réprimer les manifestations], police vassalisée, gabegie administrative... La personne concernée doit faire un geste patriotique: écourter son mandat ou démissionner», dit le jeune évêque de Port-au-Prince Pierre Dumas, membre de la Conférence épiscopale.

De fait, rare institution encore debout dans un pays en déliquescence, l'Église semble à peine remise de ce que nombre appellent la trahison d'Aristide, passé de défenseur des opprimés dont «les sermons donnaient envie de prendre la rue», comme dit un ex-fidèle, à président accusé des pires dérives.

Beaucoup de prêtres ont la dent dure, surtout ceux qui sous le régime militaire l'ont soutenu, y compris contre une hiérarchie catholique hostile à ses thèses anti-impérialistes, à une époque où l'Église haïtienne se déchirait entre «une Église d'en-haut et une Église d'en-bas».

Aristide «s'est servi du religieux à des fins politiques, en se présentant comme un messie», dit le père Max Dominique. «J'ai toujours été méfiant, il avait un problème de travail en équipe, il se référait toujours aux passages les plus violents de la Bible.»

Une autorité qui compte

Autre compagnon d'hier, le père Joachin Samedi, qui avait proposé dans une sinistre boutade d'«élever au rang d'évêque le Père Lebrun», surnom du supplice du pneu brûlé employé contre les adversaires d'Aristide. Depuis, Samedi a publiquement demandé pardon. Aujourd'hui il emploie sa langue imagée contre son ancien mentor, appelant à «chasser Aristide le dragon».

Le président de son côté, libéré de son sacerdoce en 1995, désormais marié et père de famille — ce qui ne semble pas avoir fait débat en Haïti — se bat pour garder la caution morale de l'Église. Encore entouré de religieux fidèles, il vient de quintupler les revenus du clergé. L'Église «est une autorité qui compte dans ce pays», dit le porte-parole du gouvernement, Mario Dupuy.

Un pays où l'on invoque sans cesse le Supérieur, où les loteries se nomment «Père éternel», les banques «Fils de Dieu». Éléments du paysage haïtien, les «tap tap», ces taxis collectifs en tôle bariolée, sont baptisés «Merci Jésus» ou «Bon Saint-Antoine». «Oh Dieu de l'Univers, gaz en gros», «Jésus fidèle, provisions alimentaires», «Resto dansant Immaculée», lit-on sur les devantures.

Un pays cependant où le catholicisme, dominant, a récemment cédé du terrain aux églises protestantes, soutenues par des fonds américains et riches de cérémonies très vivantes, explique le père Dominique.

«Sa crédibilité a été secouée mais l'Église reste très présente dans la vie nationale, elle se cherche, elle veut aider le peuple à trouver une voie de sortie», assure Mgr Dumas. «Elle a beaucoup mûri; avant on donnait les ordres, là on propose. Jean Bertrand Aristide est sorti de notre sein, ça nous impose une certaine modestie.»

D'autres sont moins optimistes: «L'épiscopat est si divisé [sur la question Aristide], je ne vois pas comment ils pourront s'entendre», dit le père Dominique, pour qui au contraire «le religieux devrait sortir du politique pour retrouver tout son poids».