Alain Magloire abandonné à son sort

Alain Magloire ne pouvait pas être traité contre son gré, en vertu de la loi P-38, car il ne présentait pas un danger immédiat pour lui-même ou son entourage.
Photo: Facebook Alain Magloire ne pouvait pas être traité contre son gré, en vertu de la loi P-38, car il ne présentait pas un danger immédiat pour lui-même ou son entourage.
Alain Magloire est passé entre les interstices du réseau de la santé avant d’être abattu par un patrouilleur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), le 3 février 2014.

L’enquête du coroner sur la mort de M. Magloire a repris mercredi, après un hiatus de deux mois. Pour la dernière étape des travaux, le coroner Luc Malouin se penche sur la prise en charge des itinérants aux prises avec des problèmes de santé mentale, comme c’était le cas d’Alain Magloire. Il fait en quelque sorte le procès de la bureaucratie de la santé, qui n’est pas parvenue à secourir l’homme de 41 ans.

M. Magloire a été abattu de quatre balles, sur la rue Berri, alors qu’il menaçait les policiers avec un marteau. « C’était une question de vie ou de mort », a relaté Mathieu Brassard, le policier qui a tué Alain Magloire, alors qu’il brandissait son marteau au-dessus de la tête d’un coéquipier sans défense.

Dans une période charnière qui va de juin 2013 jusqu’à sa mort, Alain Magloire est passé par au moins cinq « guichets » : le programme d’accompagnement justice-santé mentale (PAJ-SM), le CLSC des Faubourgs, l’Urgence psychosociale-Justice (UPS-J) et les urgences des hôpitaux Sacré-Cœur et Notre-Dame.

Tous les professionnels de la santé qui l’ont examiné ont fait le même constat. Alain Magloire ne pouvait pas être traité contre son gré, en vertu de la loi P-38, car il ne présentait pas un danger immédiat pour lui-même ou son entourage.

Le coroner Malouin a paru décontenancé, à la suite du témoignage de deux employées du CSSS Jeanne-Mance au moment des faits, Louise Riopel et Colette Mascle. « Ce que je vois, malgré toute votre bonne volonté, c’est qu’il n’a pas été “ enligné ” nulle part. Il n’a pas été suivi nulle part », a-t-il constaté.

Le 12 juin 2013, le PAJ-SM (le « tribunal » de la santé mentale) prend Alain Magloire en charge, à la suite d’un délit. Déjà à l’époque, ses problèmes de santé mentale sont connus. Il a fait des psychoses toxiques à partir de 2004, et il a reçu des soins psychiatriques jusqu’en 2008.

Au PAJ-SM, son dossier est remis pour la forme jusqu’au 30 août, un délai normal. Lorsqu’il omet de se présenter à la Cour municipale, son dossier est remis, encore une fois, au 8 novembre sans aucune autre forme de suivi.

Le 8 novembre, Alain Magloire rencontre enfin un travailleur social, Benoit Lesage, qui confie son dossier à la clinique itinérance du CLSC des Faubourgs. M. Malgoire s’y rend deux semaines plus tard.

Le 25 novembre 2013, l’infirmière Colette Mascle le rencontre pendant 45 minutes. Elle juge son état stable malgré ses difficultés (perte d’emploi, isolement social, itinérance).

Alain Magloire n’est ni suicidaire ni menaçant. Il n’est pas en proie au délire ou à des hallucinations. Ses épisodes antérieurs de psychose toxique et un possible diagnostic de schizophrénie ne semblent pas préoccupants. « Il n’y a rien pour mettre un drapeau rouge », a dit l’infirmière lors de son témoignage.

Mme Mascle lui suggère de revenir à la clinique dans deux semaines, sans rendez-vous, afin de fixer un autre rendez-vous, cette fois avec un psychiatre. Elle ne se formalise pas outre mesure de l’absence d’Alain Magloire au rendez-vous suivant. C’est un problème fréquent chez les itinérants. « On travaille avec le volontariat. Les patients doivent se présenter à leurs rendez-vous », a-t-elle expliqué. En l’absence d’un danger immédiat, Mme Mascle ne fait « aucun suivi ». 

Épisodes de détresse 

À l’insu de l’infirmière, Alain Magloire a vécu des épisodes importants de détresse, avant et après son entretien du 25 novembre.

Une semaine avant de rencontrer Mme Mascle, le 18 novembre 2013, il s’est présenté à l’urgence de l’hôpital Sacré-Cœur en pleine crise. Se disant prêt « à tuer quelqu’un », il souhaite rencontrer un travailleur social ou un psychologue dans un souci « de prévention ». Il reçoit quand même son congé médical.

Et deux jours après avoir rencontré l’infirmière Mascle, le 27 novembre, Alain Magloire est expulsé de force d’un restaurant. Il menace de tuer les policiers, qui décident de le conduire à l’hôpital Notre-Dame. Il reçoit un nouveau congé médical.

Le 24 janvier 2014, à une dizaine de jours de son rendez-vous avec un destin funeste, Alain Magloire se retrouve aux portes de l’UPS-J. Il affirme à Louise Riopel, une pionnière de l’UPS-J, que la clinique itinérance du CLSC des Faubourgs ne lui a pas donné de suivi. À cette époque, l’UPS-J est en pleine réorganisation et à court de ressources. Mme Riopel est la seule agente de liaison disponible (l’unité dispose maintenant de trois travailleurs sur le terrain).

Alain Magloire ne prend pas ses médicaments, il consomme des drogues de façon modérée et il prédit la visite d’extraterrestres. Encore là, il ne présente pas de danger immédiat pour lui-même ou son entourage. Mme Riopel l’invite donc à se présenter à nouveau au CLSC des Faubourgs. En guise de suivi, elle lui envoie un courriel.

Le coroner Malouin n’a pas caché son étonnement devant cette pratique. « J’ai l’impression qu’il s’est passé ben du temps, ben des papiers et pas de résultats au final », a-t-il constaté.

Ce volet des travaux se poursuivra jeudi et dans la semaine du 15 au 19 juin.

Le SPVM attendait avec impatience que l’enquête se penche sur la prise en charge des itinérants souffrant de problèmes de santé mentale.

Les policiers ont souvent l’impression de récupérer les pots cassés par le réseau de la santé. Le président de la Fraternité des policiers, Yves Francœur, a déploré par le passé « le manque de soins, d’encadrement et de suivi » des personnes qui finissent à la rue en raison de problèmes de santé mentale.

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