24 heures à l'université d'Istanbul

L’interdiction du voile a été strictement appliquée à l’université d’Istanbul dès la fin des années 1990, mais, sitôt à l’extérieur de ses murs, les femmes qui l’ont adopté le renouent sur leurs cheveux pour prendre le chemin du reto
Photo: Agence France-Presse (photo) L’interdiction du voile a été strictement appliquée à l’université d’Istanbul dès la fin des années 1990, mais, sitôt à l’extérieur de ses murs, les femmes qui l’ont adopté le renouent sur leurs cheveux pour prendre le chemin du reto

Elle semble pressée. Mais s'arrête avant de franchir les grilles de l'université. Dénoue avec précaution son voile islamique, le range dans son sac avant de présenter sa carte d'étudiante aux cerbères des lieux. Ses cheveux libérés, d'un rouge éclatant, Nur - c'est son prénom - est autorisée à monter les marches de la faculté de lettres de l'université d'Istanbul.

La tension est manifeste. Quelques jours auparavant, mardi, 2 décembre, l'établissement était le théâtre de violentes échauffourées entre plusieurs dizaines d'étudiants, islamistes contre communistes. Ces derniers avaient déployé des banderoles dénonçant l'impérialisme et la charia. Sur l'une d'elles, on pouvait lire: «Les poseurs de bombes se trouvent dans l'université».

«Il n'y a pas grand-chose à en penser, lâche Nur, d'un ton évasif. C'est tout simplement terrible. Les attentats d'Istanbul du mois dernier sont l'oeuvre des services secrets liés à Israël et aux États-Unis. Ils n'ont rien à voir avec une terreur islamiste.» Inscrite en histoire de l'art, elle entre dans la salle de cours en promettant d'en dire davantage un peu plus tard.

Plantée au coeur de la péninsule historique de la métropole, entre, d'un côté, le Grand Bazar et ses touristes, de l'autre, le quartier populaire de Laleli et ses prostitués des pays de l'Est, ses migrants illégaux et ses boutiques de fringues bon marché, l'université d'Istanbul bruisse de tous côtés. Des bâtiments grisâtres, une porte magistrale de style mauresque et un long mur d'enceinte autour de la bâtisse principale plantent le décor. Le campus s'arrête net au pied de la monumentale et hiératique mosquée de Süleymaniye. À quelques encablures, Carsamba, bastion intégriste de Fatih, abrite des barbus en pantalons larges, à la mode pakistanaise, qui accompagnent des femmes couvertes du niqab noir (tcharchaf, en turc) qui ne laisse apparaître que les yeux, à travers une fente.

Une université baromètre

C'est dans cet établissement que Mustafa Kemal, le père fondateur de la République laïque turque, a choisi de lancer sa réforme universitaire, calquée sur le modèle européen. Inaugurée en grande pompe le 1er août 1933, en présence d'une trentaine de professeurs allemands ayant fui le régime nazi, l'université d'Istanbul, la plus grande du pays, reste encore aujourd'hui l'un des bastions de l'orthodoxie kémaliste. L'interdiction du voile y a été strictement appliquée dès la fin des années 1990, bien avant d'autres établissements. C'est aussi ici, malgré la présence de policiers en civil et l'absence de syndicats, que les courants de pensée qui agitent le pays se diffusent le plus ostensiblement, grâce à une minorité d'activistes de tout bord.

Les quelque 50 000 étudiants inscrits sont issus, dans une large mesure, de familles aux revenus modestes originaires d'Anatolie. Une université baromètre dans un pays où seulement un jeune sur dix, entre 18 et 21 ans, est inscrit dans un établissement de l'enseignement supérieur. Un lieu de brassage et d'effervescence unique où, affirme même une rumeur (impossible à vérifier), l'un des cerveaux présumés de la vague d'attentats des 15 et 20 novembre aurait étudié un court laps de temps.

Il est midi. La cafétéria de la faculté de lettres est bondée, comme chaque jour à la même heure. Les chaises manquent à l'appel et les tables sont jalousement gardées par quelques étudiants alanguis. Le gobelet de thé noir est à 300 000 livres turques et la cantine ouvre bientôt. Les affiches contre la guerre en Irak et pour la paix en Palestine tapissent les murs décatis du bâtiment, construit dans l'immédiate après-guerre. Une pancarte anonyme exige la démission du recteur, l'accusant de plagiat. Un peu partout, des autocollants en faveur de l'enseignement de la langue kurde.

Nur a fini son cours. «Oui, il existe une atmosphère propice à faire basculer certains individus dans le terrorisme. Des jeunes sans ressources peuvent être manipulés et attirés par des mouvements radicaux. On les aide. J'ai moi-même été abordée une ou deux fois», lâche-t-elle, souriante et inflexible. Un peu plus loin à côté de la porte du réfectoire, Ayse reste debout près d'un radiateur. Étudiante en philosophie, cette jeune rebelle de 23 ans au regard direct est membre d'une association kurde «résolument à gauche». Elle explique être intervenue pour calmer les esprits lors de la bataille rangée du 2 décembre.

«Il n'y avait pas eu d'incidents depuis longtemps», rappelle-t-elle. Après l'éviction par les militaires, en 1997, du premier ministre Necmettin Erbakan, figure tutélaire de l'islamisme turc, les revendications des étudiants musulmans radicaux, particulièrement actifs au sein de l'université d'Istanbul, se sont faites plus discrètes. «Les plus durs se sont retirés, laissant la place aux modérés, poursuit-elle, en faisant référence à l'AKP, la formation politique issue de la mouvance islamiste de l'actuel premier ministre Recep Tayyip Erdogan. Parfois, nous avons des terrains d'entente avec eux, comme la lutte contre le système carcéral, la réforme de l'enseignement supérieur ou le conflit au Proche-Orient.» Un rapprochement contre nature dont elle ne semble pas mésestimer la portée. «Cela peut être dangereux, on connaît leur passé. Mais si l'on réagit trop fort contre les islamistes, comme l'ont fait les communistes, cela fera le jeu des militaires», répond-elle, l'air convaincu.

Pour un ordre islamique

Murat, lui, n'en finit pas de marcher. Accompagné d'un ou deux «frères», il va et vient le long des couloirs. Il observe. Âgé de 27 ans, la barbe impeccable, il porte une fine bague en argent au doigt. Étudiant en littérature turque, il dit faire partie de la Jeunesse musulmane, une nébuleuse regroupant divers groupuscules islamistes créée dans les années 1980. En fait, «Murat est un leader», lâchent discrètement des étudiants. «Ce ne sont pas les islamistes qui ont mis les bombes à Istanbul. Les revendications par téléphone reprises par les médias ne sont pas à prendre au sérieux. D'ailleurs, même les combattants turcs partis en Afghanistan n'approuvent pas ces attaques», croit-il savoir, sans donner de noms. «Nous soutenons toutes les attaques, partout dans le monde, contre les États-Unis et Israël, poursuit-il. Nous sommes pour un ordre islamique, sans vouloir rompre avec l'Occident. Nous voulons vivre notre religion librement.» Un «nous» allusif, dont il ne précise pas les contours. Les plus radicaux parmi les islamistes compteraient une trentaine d'individus, assurent des membres de la coordination étudiante, une plate-forme d'associations de gauche. Plus d'une centaine pour tout le campus, selon un ancien étudiant de l'université proche du mouvement.

Avant de prendre congé, Murat précise qu'il ne vote pas. «Les problèmes en Turquie ne peuvent pas être résolus par le pouvoir politique. Même le premier ministre ne peut pas venir à son bureau avec sa femme, parce qu'elle porte le voile. Ici, ce sont toujours les militaires qui ont le dernier mot.»

Devant la cafétéria, un vendeur de livres de Lénine et de Trotski attend le chaland. À quelques mètres, sous les affiches d'un Mustafa Kemal à cheval, de jeunes «nationalistes de gauche» alignent les revues à la gloire de la République turque de Chypre du Nord et dénoncent le plan de paix des Nations unies pour la réunification de l'île. «Le vrai problème du moment ce ne sont pas les islamistes, mais les Kurdes et les séparatistes du PKK, affirme un sympathisant qui souhaite rester anonyme. N'oubliez pas que les auteurs des attentats d'Istanbul étaient eux-mêmes kurdes. Si nous lâchons Chypre, nous perdrions ensuite le Sud-Est anatolien.»

Sans perspective d'avenir

Dans les étages, on patiente en attendant le cours. On discute. On tue le temps assis confortablement dans les fauteuils de la bibliothèque du deuxième. Un professeur de sociologie, croisé dans les couloirs, veut croire que cette génération n'est pas perdue. Laconique, il explique: «Elle est à l'image de ce qui se passe dans la classe politique».

Dans un petit pavillon de l'époque ottomane, situé à l'intérieur de l'enceinte du campus, aujourd'hui cantine réservée au corps enseignant, le volubile Mehmet Altan se montre plus explicite. Pour ce journaliste, écrivain et professeur à la faculté d'économie, «la plupart des jeunes n'ont pas de contact avec la politique. C'est terrible, mais j'arrive à les comprendre. Parce qu'il y a une perte de sens, parce que les repères politiques sont devenus flous et que la société se décompose.» Il rappelle l'atmosphère de putsch qui a suivi le coup d'État militaire de 1980, et dans laquelle a grandi cette génération d'étudiants: «De nombreux enseignants ont été exclus, et les universités se sont transformées en casernes de fonctionnaires. Il a fallu attendre ces dernières années pour voir réintégrer certains d'entre eux. Pendant ce temps, la jeunesse turque, qui subit de plein fouet la crise économique, regarde la vie sans perspective d'avenir.» D'après les derniers chiffres officiels du ministère du Travail, plus d'un quart des jeunes diplômés ne trouvent pas d'emploi.

Toute une génération d'hommes politiques turcs de premier rang s'est retirée des affaires ces derniers mois, «et même Erdogan n'est pas capable de fabriquer de la légitimité», poursuit Mehmet Altan, intarissable sur le sujet. Seule la question européenne, selon lui, fait émerger des prises de position claires, entre pro et anti-adhésion à l'Union européenne. «Mais je crains le pire en cas de rejet de la candidature turque l'année prochaine.»

Aux élections législatives, le 3 novembre 2002, les jeunes ont plébiscité, comme leurs aînés, l'AKP de Recep Tayyip Erdogan, suivi, dans leurs suffrages, par le «Berlusconi turc», Cem Uzan, et par les ultranationalistes, selon un sondage du Centre de recherche sociale. Un vote sanction en faveur d'une droite populiste, voire radicale. Un vote rageur d'une génération en mal de repères, qui n'a pu qu'observer, impuissante, la valse des coalitions gouvernementales incapables d'enrayer la crise financière.

Hors des murs de l'université, rassemblés autour d'une table dans un boui-boui du quartier, une des annexes de la cafétéria, une poignée d'étudiants en droit et en communication commentent l'actualité, un peu pêle-mêle. Pensionnaires d'un foyer administré par l'État, ils sont tous originaires de l'est du pays.

— «La plupart des jeunes ne font pas partie de groupes politiques, ils sont juste inquiets pour leur avenir», lance Yasar.

— «Dans les années 1970, la fac était clairement de gauche. Aujourd'hui, c'est plus difficile à cerner. Avant d'entrer à l'université, je manifestais le 1er mai et soutenais les grévistes de la faim en prison. J'ai changé», admet Hakan.

— «Les groupes d'islamistes radicaux sont en perte de vitesse, reprend Yasar, ceux qui ont commis les attentats d'Istanbul sont les derniers représentants d'une espèce en voie d'extinction.»

— «Je trouve qu'il y a moins de pratiquants qu'avant, confirme Abbas. Qu'il y ait plus de femmes voilées dans les rues ou que l'AKP gagne aussi largement aux élections ne veut pas dire que le pays compte plus d'islamistes.»

— «Ce que j'attends de la vie, coupe Hakan, c'est la démocratie, l'application des droits de l'homme et le respect des croyances. La possibilité pour les femmes de porter le voile là où elles le souhaitent.»

— «Faire se côtoyer l'islam et la démocratie est possible. La religion musulmane doit se réformer. Elle peut le faire», conclut son voisin, qui n'avait pas encore pris la parole.

Il est plus de 17 heures. La nuit tombe vite à cette époque de l'année. L'université se vide de ses étudiants. «Tous ces conflits me font doucement rigoler, confie Nur, devant les grilles de l'établissement. Les étudiants viennent ici pour devenir quelque chose, mais, derrière tous ces slogans, il n'y a pas grand-chose qui se dissimule dans leur tête.» Elle sort de son sac son voile islamique. Elle le noue soigneusement sur ses cheveux et prend le chemin du retour.