Des jardins au bout du monde

De jeunes écoliers visitent la serre de Kuujjuaq. Le principal village du Nunavik, situé à une cinquantaine de kilomètres en amont de la baie d’Ungava, a érigé sa première serre il y a 20 ans.
Photo: Marc-André Lamontagne De jeunes écoliers visitent la serre de Kuujjuaq. Le principal village du Nunavik, situé à une cinquantaine de kilomètres en amont de la baie d’Ungava, a érigé sa première serre il y a 20 ans.

Lorsqu’il ferme les yeux, Robbie Matthew voit encore la couleur de la terre sur l’île de Fort George, à l’embouchure de la Grande Rivière. « La terre était parfaite là-bas », laisse-t-il tomber dans un souffle. Enfant, il faisait lui-même pousser quelques espèces de légumes avec sa famille. Des pommes de terre, des carottes, quelques laitues… « Il y avait même de petites serres pour faire pousser des tomates », raconte le vieil homme avec un sourire.

Les archives sont avares de renseignements sur les premières tentatives d’agriculture dans ces régions éloignées, mais les souvenirs des aînés ne mentent pas. À Chisasibi, bien avant le transfert de la population crie sur la terre ferme dans les années 80, les missions religieuses anglicane et catholique avaient déjà planté de quoi subvenir à leurs besoins. Et quelques personnes de la place leur ont rapidement emboîté le pas. « Nous avions notre propre jardin,insiste Robbie. Les Blancs le faisaient, alors pourquoi pas nous ? »

Bien qu’ils soient d’abord chasseurs et cueilleurs dans l’âme en raison de leur mode de vie traditionnel nomade, de plus en plus de Cris et d’Inuits voient en l’agriculture une option intéressante pour combattre les problèmes d’insécurité alimentaire. « Des fois, certains rient un peu de nous en disant qu’on ne fera pas d’eux des cultivateurs,concède Chakda Yorn, du Centre d'innovation sociale en agriculture (CISA), avec un sourire en coin. Mais l’idée fait tranquillement son chemin. »

À long terme, ces projets pourraient faciliter l’accessibilité aux produits frais, et ce, malgré l’isolement des communautés. Car la distance à parcourir et les heures de transport nécessaires pour acheminer les aliments à bon port ont un impact important sur leur qualité. « Avec chaque kilomètre supplémentaire, la fraîcheur en prend un coup, déplore Ellen Avard, doctorante à l’Université Laval dont les recherches sont axées sur le développement de l’agriculture à Kuujjuaq. L’hiver, les fruits et légumes gèlent parfois directement dans les caisses de transport sur la piste d’atterrissage. »

Laitues flétries et pommes gâtées font donc partie du quotidien des habitants du Nord. Un petit tour sur le site de « Feeding my Family », un groupe qui tend à faire connaître les difficultés alimentaires des communautés nordiques, suffit pour constater l’ampleur du problème. Fruits pourris, viande avariée et produits hors de prix sont quelques exemples des photos qui sont fréquemment partagées sur la plateforme.

Nourrir la terre

Alors qu’au Sud on peine à concevoir qu’un plant puisse percer le couvert gelé au nord du 52e parallèle, ce ne sont pas tant les conditions météorologiques qui posent problème aux agriculteurs nordiques. « Les gens s’imaginent que le Nord n’est qu’une vaste étendue de neige, lance en riant Marc-André Lamontagne, membre du comité de gestion du projet serricole de Kuujjuaq. La réalité sur place est tout autre. » En effet, bien qu’en hiver le mercure frôle souvent les -40 °C, les températures estivales peuvent grimper au-delà de 30 °C. « Il est évident que certaines espèces qui nécessitent plus de chaleur, comme la tomate ou le poivron, n’apprécient pas les nuits plus fraîches [alors que la température peut parfois descendre sous le point de congélation], explique l’horticulteur de formation. Mais dans l’ensemble, plusieurs légumes survivent très bien à ces écarts de température. »

Le problème réside plutôt sous leurs pieds, une grande quantité de sable ayant été étendue afin de faciliter la construction des habitations, ce qui a rendu le sol aride. D’où l’intérêt du projet de compost qui a vu le jour à Kuujjuaq il y a quelques années et de l’initiative similaire qui débutera à Chisasibi cet été.

Une serre communautaire, le fruit du hasard

La première serre de la capitale du Nunavik a été érigée il y a près de 20 ans. À l’époque, la municipalité en a la charge dans le but de « revégétaliser » les terrains avoisinants. « Le projet a duré quelques années avant d’être abandonné, raconte Marc-André Lamontagne. La Ville a donc remis les clés de la serre aux citoyens. » Bien que de manière un peu désorganisée, ils sont nombreux à s’être alors approprié les lots cultivables.

« Le modèle s’est implanté tout seul,soutient celui qui vit dans la région depuis 2008. C’est avec mon regard de nouvel arrivant que je me suis rendu compte qu’on avait affaire à un jardin communautaire. » L’arrivée d’Ellen Avard a donné au projet le petit coup de pouce qui lui manquait pour bien s’enraciner dans la communauté. Depuis, l’engouement est tel qu’une seconde serre est venue rejoindre la première. Et à l’aube de la nouvelle saison jardinière, les 46 lopins disponibles sont déjà attribués.

« L’idée n’est pas juste de répondre aux besoins alimentaires, mais aussi de créer un modèle qui pourrait s’adresser aux défis sociaux, économiques et environnementaux, explique la doctorante. Qui sait, peut-être qu’à long terme nous verrons pousser des serres un peu partout dans le Nord. »

Laisser mûrir l’idée

Chez les Cris, les choses seront sans doute un peu différentes. Depuis déjà plusieurs années, un projet de serre germe dans la tête de certains membres influents de la communauté. « Nous en sommes à l’étude de faisabilité, explique Eric House, l’un des Cris à l’origine du projet. Nous testons l’eau et le sol. Nous évaluons les coûts. » Plus qu’une serre, l’homme rêve de créer un modèle de production. « Nous aimerions que ce soit un exemple énergétique tout en nous assurant que ça réponde bien aux besoins de la collectivité », ajoute Diane Croteau, la chargée de projet embauchée pour mener à terme les premières étapes de conception. La jeune femme qui vit à Chisasibi depuis environ un an précise cependant que, contrairement à celle de Kuujjuaq, la serre qui prendra racine sur les berges de la Grande Rivière tiendra davantage du jardin collectif que du jardin communautaire. « La volonté individuelle n’est pas là. L’idée est donc de produire collectivement — sur une base volontaire — pour le plus grand nombre possible. »

C’est d’ailleurs un comité citoyen, qui devrait être créé dans les prochains mois, qui prendra le relais de l’équipe en place actuellement. Si tout se passe bien, cette première serre devrait voir le jour à l’été 2016.

Révéler les possibles

Bien que plus populaires, les serres nordiques n’ont toutefois pas la prétention de vaincre l’insécurité alimentaire. « En volume, c’est négligeable, soutient Chakda Yorn, qui apporte son soutien aux gens de Chisasibi. Ce ne sont pas quelques serres en tunnel, quelques légumes plantés ici et là, qui vont régler ce problème. Par contre, ces initiatives nous prouvent que parfois, même ce qu’on croyait difficilement faisable en raison de toutes ces conditions extrêmes que l’on connaît, est possible. Ces serres sont des catalyseurs d’espoir. »

Jeunes pousses deviendront grandes

L’agriculture nordique est souvent accompagnée d’activités éducatives auprès des nouvelles générations. L’idée est de rejoindre les plus vieux par la passion développée chez les tout-petits. Ainsi, à Kuujjuaq, des serres miniatures ont été introduites dans les garderies, alors que des projets pour familiariser les jeunes au travail de la terre ont été mis sur pied à Chisasibi. « La réaction des enfants nous prouve qu’il y a du potentiel, lance avec enthousiasme Diane Croteau. Et ils sont la meilleure voie pour faire passer l’information dans les familles. »

Des serres nordiques, d'un océan à l'autre

On voit pousser de plus en plus de serres dans le nord du Canada. Outre celles qu’on retrouve au Québec, on en compte plus d’une dizaine, de grosseurs variables, un peu partout sur le territoire. Une des plus surprenantes est celle d’Inuvik dans les Territoires du Nord-Ouest, qui a pris racine à environ 200 km du cercle polaire. À l’aube des années 2000, la petite communauté a converti un aréna abandonné en jardin communautaire. Près de 15 ans plus tard, les lots disponibles peinent à suffire à la demande. Une consultation a d’ailleurs été mise en branle auprès des citoyens pour évaluer le potentiel agricole des environs.