Être, parler et penser «bilingue»

Chercheur en psycholinguistique et professeur honoraire de l’Université de Neuchâtel, le Français François Grosjean s’intéresse depuis des années au bilinguisme. Et plus particulièrement à cette approche qu’il nomme « holistique » et qu’il défend depuis 1985. Selon lui, « la coexistence et l’interaction de deux ou plusieurs langues chez le bilingue ont créé un ensemble linguistique qui n’est pas décomposable », explique-t-il dans Parler plusieurs langues. Le monde des bilingues (Albin Michel), son plus récent ouvrage.

Alors que la mondialisation et l’économie de marché semblent trop souvent mener au tout-à-l’anglais, pendant que les libéraux instaurent le programme d’anglais intensif pour les élèves de 6e année et que l’on continue en parallèle de s’inquiéter de la protection de la langue française, la lecture est à propos.

« Un bilingue n’est pas deux ou plusieurs monolingues en une seule personne, mais un être de communication à part entière, écrit François Grosjean. Afin de converser avec les personnes qui l’entourent, le bilingue se sert d’une langue, de l’autre ou des autres, ou de plusieurs à la fois sous la forme d’un “ parler bilingue ”, à savoir l’utilisation d’une langue de base à laquelle s’ajoutent des éléments d’une autre langue sous forme d’alternances de codes et d’emprunts de mots ou d’expressions. […] En somme, le bilingue a sa propre identité linguistique qui doit être analysée et décrite en tant que telle. »

Diversité

François Grosjean, on le comprend en le lisant, ne serait pas du genre à être outré par la prose des Lisa LeBlanc et Dead Obies. L’homme se réjouit au contraire de voir « les alternances de codes, jusqu’ici utilisées de manière assez discrète dans certains milieux car souvent critiquées », faire leur apparition « dans le monde de la chanson et de la littérature ».

Il nomme ainsi les chansons raï-français de Cheb Akil (« nthannaw men la souffrance / kul jum ‘umri diri confiance / zidi Sbri tanhar l’alliance »). Ou le travail de l’Hispano-Américaine Susana Chávez-Silverman, qui espère en tissant l’anglais à l’espagnol encourager les auteurs de la minorité à ne pas choisir entre leurs différentes langues. Résultat ? Comprenne qui pourra. « Como northern Califas girl, of course, habia visto mucho nature espectacule ; the Pacific Ocean como yarda de enfrente, for starters, y los sequoia giant redwoods. Yes, especially los redwoods. »

Les emprunts, souvent adaptés à la langue d’accueil, tel un « je vais checker ça… », ne lui semblent pas davantage impuretés. Entre autres parce que ces alternances de codes et insertions spontanées « ont lieu principalement en mode bilingue dans un contexte où il est acceptable d’utiliser le parler bilingue ».

Par courriel, le spécialiste précise : « Je ne suis pas du tout convaincu que le français du Québec est sur la voie de la créolisation. C’est une langue de communication et de culture, bien vivante et bien ancrée. Cela me rappelle l’éternel débat du franglais en France. On nous promet une décadence, puis une perte de notre langue depuis des décennies alors qu’elle est forte, vibrante et internationale. La vôtre, la nôtre en fait, est dans le même cas. Quant aux bilingues qui passent d’une langue à l’autre, cela est normal, mais cela ne veut pas dire qu’un jour ils parleront un mélange (ou créole) des deux ; non, ils continueront à parler les deux, la plupart du temps séparément d’ailleurs, car le parler bilingue est restreint à certains domaines et contextes. »

Grosjean rappelle aussi que le Québec est linguistiquement composite, et le deviendra, immigration oblige, probablement davantage. L’historique tension français-anglais peut se déliter. Les langues autochtones, celles issues des migrations doivent être considérées, valorisées, sans que cela soit pris pour un reniement de l’identité francophone.

Français pur ?

D’autant que le bilinguisme est très fort dans la francophonie. Selon les chiffres de 2010 de l’Observatoire de la langue française, le pourcentage de la population de 10 ans et plus qui lit et écrit le français est rarement monolingue. « Cela reflète déjà un bilinguisme avec leur langue première », écrit Grosjean. On peut penser à l’Afrique — le Congo (78 %), le Gabon (73 %), la République démocratique du Congo (68 %) et la Tunisie (64 %) ont de très hauts taux de bilinguisme —, mais « dans les pays avec le français pour langue officielle, il est rare que le pourcentage descende au-dessous de 30 % », rappelle l’auteur dans son ouvrage.

Pour François Grosjean, le plan des libéraux d’accorder un nombre plus grand d’heures à l’enseignement de l’anglais est discutable quant à son efficacité. « L’enseignement traditionnel des langues, écrit-il dans Parler plusieurs langues, qui reste l’approche dominante dans les programmes scolaires, ne transforme pas de petits monolingues en bilingues : combien d’enfants ayant suivi plusieurs années de cours d’une seconde langue arrivent à s’en servir couramment dans la vie de tous les jours ? »

Le nombre d’heures plus grand accordé à l’enseignement de l’anglais (1200) est encore bien loin du nombre d’heures d’exposition estimé pour qu’un enfant devienne bilingue (2700). Par contre, des études sur des expériences d’immersion ont montré que ces dernières peuvent produire certains des avantages cognitifs associés au bilinguisme. Est-ce une motivation suffisante ?

Je ne suis pas du tout convaincu que le français du Québec est sur la voie de la créolisation. C’est une langue de communication et de culture, bien vivante et bien ancrée. [...] Quant aux bilingues qui passent d’une langue à l’autre, cela est normal, mais cela ne veut pas dire qu’un jour ils parleront un mélange (ou créole) des deux ; non, ils continueront à parler les deux, la plupart du temps séparément d’ailleurs, car le parler bilingue est restreint à certains domaines et contextes.

Parler plusieurs langues. Le monde des bilingues

François Grosjean, Albin Michel, Paris, 2015, 234 pages

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