Agression en ligne et lynchage public

«La réaction populaire agressive voit des marginaux qui font exprès d’être contre la société, qui ne respectent pas ses règles et qui veulent la détruire», dit Christian Désîlets.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «La réaction populaire agressive voit des marginaux qui font exprès d’être contre la société, qui ne respectent pas ses règles et qui veulent la détruire», dit Christian Désîlets.
La grève 2015 des étudiants est terminée. Le conflit a suscité des propos violents en ligne, phénomène qu’aide à comprendre le professeur Christian Désîlets. Ancien haut dirigeant de l’agence Cossette, il enseigne maintenant la publicité sociale et les stratégies de communication à l’Université Laval.
 

Certains commentaires relayés par les médias depuis quelques semaines paraissent particulièrement virulents contre les manifestants. Comment se compare cette situation par rapport au printemps 2012 ?

Je préfère ne pas me prononcer ex cathedra sur cette question. Il faut s’appuyer sur des faits, et souvent les faits nous donnent tort…

Parlons plus généralement des propos agressifs en ligne alors. Qu’observez-vous à ce sujet ?

Chaque cause sociale crée son délinquant mythique que la population se croit en droit de mépriser et de lyncher publiquement. La marginalisation est souvent déclenchée par une personne ou un groupe fantasmé comme étant volontairement asocial, vicieux, nuisible. C’est le cas des étudiants en ce moment. Si on reste froid et calme, ce ne sont que des étudiants qui sèchent leurs cours comme ça se fait depuis toujours. Au Moyen Âge aussi les étudiants séchaient leurs cours et allaient en ville faire du grabuge. La société occidentale n’est pas tombée. La réaction populaire agressive y voit maintenant des marginaux qui font exprès d’être contre la société, qui ne respectent pas ses règles et qui veulent la détruire. Évidemment, ça n’aide pas quand le maire d’une municipalité tient des propos semblables. C’est ce qu’on appelle la normalisation d’un discours agressif, qui peut ensuite encourager le passage à l’acte, sans que ce soit automatique bien sûr. Je veux dire que tous ces commentaires agressifs contre les étudiants ne vont pas nécessairement mener à des agressions contre les étudiants.

Les propos violents servent-ils au moins à évacuer la pression ?

La normalisation d’un discours agressif peut accélérer le passage à l’acte ou le prévenir. Mais c’est une stratégie très efficace. L’identification d’un délinquant permet de solidariser très rapidement une population et de créer des conditions favorables pour une intervention musclée.

Comment naissent les réactions contre ces «délinquants» alors, peu importe qu’il y en ait plus ou moins maintenant ?

Si on veut comprendre les propos agressifs qui vont de l’impolitesse jusqu’à l’intimidation en ligne, il faut privilégier l’angle du lynchage. Dans la réalité comme sur Internet, il y a un lien entre la taille d’une foule agressive et le lynchage. Une personne seule qui tient des propos agressifs n’a pas beaucoup d’influence. Ça dérape quand de plus en plus de gens tiennent des propos agressifs, haineux ou impolis. Le modèle se transpose sur tous les médias, y compris la radio et le Web. Il y a là aussi un effet de groupe parce que dans un groupe, chacun perd son individualité et ses processus d’autorégulation. Les comportements agressifs et transgressifs augmentent et montent comme une marée.

Certaines caractéristiques du Net amplifient-elles les effets, l’anonymat par exemple ?

Dans une foule aussi chacun se croit anonyme. L’anonymat en ligne favorise donc le lynchage, mais l’être humain ne change pas parce qu’il est en ligne. En plus, il y a une différence entre communiquer et agir. Les gens dans la rue qui manifestent agissent. Les gens qui « likent » sur Facebook n’agissent pas. C’est dans la mouvance actuelle de croire qu’un individu peut tout et que la communication est surpuissante. Beaucoup de gens tombent des nues quand on leur explique qu’en politique la bataille n’est pas une bataille pour l’opinion publique. On peut perdre l’opinion publique et gagner la guerre. Ça se produit tous les jours.

Comment peut-on contrôler les agressions en ligne (ou en vrai) ?

Le Web, c’est une espèce de Far West. Mais en société, ce qui doit dominer, c’est la politesse. Il faut socialiser les rapports sur Internet, avec des rappels à l’ordre quand quelqu’un dérape. L’effet de groupe, ou de foule, est à deux sens. Des études sur le lynchage ont relevé que les comportements conciliateurs ont plus de succès à calmer une foule en colère quand ils sont le fait de nombreuses personnes plutôt que d’une seule. Bref, la socialisation des comportements dans le monde numérique exige une action collective, ce qui n’est pas différent de ce qui se produit dans le monde réel. Comme dit le proverbe africain : il faut tout un village pour élever un enfant.

Le village québécois vous semble-t-il différent des autres ?

Toutes les études que j’ai consultées montrent que les comportements sont les mêmes partout. Les Québécois ont souvent l’impression d’appartenir à une sorte de tribu exceptionnelle de sauvages. C’est faux.

Demande d’entrevue refusée

Le Devoir a sollicité une entrevue avec Marc Parent, directeur du Service de police de la Ville de Montréal, pour discuter de notre série de reportages sur la répression des manifestations. M. Parent a décliné notre invitation.

 
9 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 13 mai 2015 04 h 36

    Pourquoi tant de violence ?

    Une violence qui fait «l'affaire» de qui ? Qui sert quel(s) intérêt(s) dans l'Homme, dans l'être humain ? Est-ce que bonheur et violence vont ensemble ? Y aurait-il des gens qui sont heureux d'avoir des comportements violents ? Si oui, au nom de quoi, peut-être même de qui?
    Qui suis-je pour soulever ces questions ? J'ai eu à «faire» prison et pénitenciers pour me le «faire mettre en pleine face». De façons très respectueuses mais combien fermes ! De gens professionnels oeuvrant au Service Correctionnel du Canada. Gens à qui je suis redevable. Gens qui croyaient dans la réhabilitation. Gens qui m'ont posé de vraies questions. Toute forme d'agression est un signe de lâcheté, de mal être, de mal vivre et/ou de mal de vivre. Un échec à la dignité dont nous sommes toutes et tous porteurs. Faire le choix de l'agression en est un de liberté. Caractéristique propre à l'être humain échappant à l'animal. De l'usage non qualifié de ma liberté j'ai eu mal. Un livre en a été publié: «J'ai mal à ma liberté...j'ai tué...sur le chemin du pardon»
    Pourquoi tant de violentes «agressions en ligne»?
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • Denis Marseille - Inscrit 13 mai 2015 05 h 25

    Des explications svp!!!

    « Beaucoup de gens tombent des nues quand on leur explique qu’en politique la bataille n’est pas une bataille pour l’opinion publique. On peut perdre l’opinion publique et gagner la guerre. Ça se produit tous les jours.»

    Celle-là, j'aurais bien aimé qu'on me l'explique! Avec des exemples svp!

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 13 mai 2015 13 h 48

      moi de même...beaucoup de mots et de verbiage sans savoir qui sont ces sauvages dont il parle...

  • Jacques Brisson - Inscrit 13 mai 2015 06 h 09

    n'importe quoi...

    Un peu n'importe quoi cet article, non? Une collection de truismes... Très humblement, je pense qu'on est passé à côté du sujet ici...

    • Hélène Paulette - Abonnée 13 mai 2015 09 h 59

      un peu comme si on voulait noyer le poisson...

  • Jacques Morissette - Inscrit 13 mai 2015 08 h 57

    M. Couillard doit aimer la façon d'interpréter les "faits" par M. Désilets?

    M. Désilets s'appuie-t-il sur des faits ou ne fait-il que les interprétés, à sa façon? Je ne parlerai pas des hurluberlus qui manifestent, comme ça peut arriver dans un groupe normal, lors de manifestations. Il y a aussi des manifestants normaux qui le font et revendiquent. Si j'ai bien compris, il appelle ces manifestants «délinquant mythique» ou est-ce pour les besoins de son explication tenant compte de la foule agressive?

    Concernant «la foule agressive et le lynchage», il ne faudrait pas prendre les mots pour des faits. En poussant un peu plus loin l'explication, ne pourrait-on pas plutôt interpréter l'attitude de la foule comme étant un certain reflet inconscient de son insécurité? En somme, ce n'est peut-être pas contre le «délinquant mythique» que la foule agressive en a, mais plutôt contre le fait que leur attitude les insécurise au point de les pousser à être agressifs?

    Bref, l'attitude du «délinquant mythique» place peut-être cette foule agressive sur la défensive, ne sachant pas vraiment le pourquoi réel de son attitude dans les faits? D'autant plus lorsque des citoyens (la foule agressive) sont très loin du "Connais-toi toi-même!", de Socrate. Pour conclure, il ne faut pas confondre entre s'appuyer sur des faits et les interpréter d'une certaine façon. Je n'ai fait que les interpréter à ma propre façon, comme celle de M. Désilets.

  • Richard Bouchard - Abonné 13 mai 2015 10 h 14

    Monsieur Parent a décliné votre demande d'entrevue?

    Pas étonnant avec la nouvelle publiée hier dans Le Journal de Montréal...

    « On a bûché, j’ai jamais fessé aussi fort sur (des manifestants), et c’est là que j’ai vu le iPhone 4S », avait dit Amir El Alfy à un ami au printemps 2012.

    La voix enjouée et pleine d’enthousiasme, le policier depuis suspendu sans salaire a raconté à cet ami non identifié comment il avait trouvé le téléphone d’un « pauvre idiot de manifestant qui essayait de filmer (les policiers) ».