Dialogue de sourds entre les inspecteurs et l’Agence d’inspection des aliments

Les gestionnaires sont déconnectés de la situation des inspecteurs sur le terrain, dit Jacquelin Carrier, inspecteur fédéral depuis 38 ans.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les gestionnaires sont déconnectés de la situation des inspecteurs sur le terrain, dit Jacquelin Carrier, inspecteur fédéral depuis 38 ans.

Alors que des inspecteurs fédéraux des viandes de différentes provinces s’inquiètent d’un virage vers l’auto-inspection, l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) affirme que les responsabilités des inspecteurs n’ont pas changé. La mésentente qui règne entre les deux parties depuis plusieurs années ne semble pas près de se régler.

Les inspecteurs vérifient, « comme dans le passé »,« que l’industrie est en conformité avec les lois et règlements canadiens », affirme le porte-parole de l’ACIA, Denis Schryburt.

« Oui, on aura toujours les mêmes responsabilités. La différence, ce sont les moyens que nous aurons pour les remplir », réplique, découragé, Jacquelin Carrier, inspecteur fédéral depuis 38 ans et vice-président régional de l’Est du Québec du syndicat.

Les rencontres patronales-syndicales sont tendues, reconnaît-il. À ses yeux, les gestionnaires sont déconnectés de la situation des inspecteurs sur le terrain.

Les inspecteurs ont commencé à ressentir un malaise dès le début des années 2000, rapporte le vice-président syndical. Les tensions se sont exacerbées à parti de 2009, alors que les vétérinaires fédéraux ont poursuivi le gouvernement au nom de la santé publique et avec l’arrivée du « modèle amélioré d’inspection des aliments ».

L’ACIA et le syndicat des inspecteurs fédéraux se livrent à une guerre de mots. L’organisme dit ne pas avoir « donné aux entreprises le contrôle des inspections sensorielles du poisson ». Pourtant, les inspecteurs de poissons ont bel et bien reçu une directive organisationnelle en décembre 2014 leur demandant de ne faire l’inspection sensorielle du poisson que s’ils ont des « données probantes » qu’il y a une irrégularité.


« Techniquement, “données probantes” signifie qu’il faut avoir des éléments qui “prouvent” qu’il y a une irrégularité. Nos gestionnaires, eux, nous disent que dès qu’on a un doute, on peut le faire. Mais avec la directive qui parle de “données probantes”, on n’ose pas le faire, parce qu’après on est confrontés aux entreprises », rapporte M. Carrier.

Responsabilisation des entreprises

Dans l’« ébauche » de modèle amélioré d’inspection des aliments, dévoilé en 2012, il est précisé que le nouveau modèle « propose de laisser à l’industrie la responsabilité de concevoir et de mettre en oeuvre des plans de contrôle préventif propres à ses activités uniques ».

L’ACIA vérifie ensuite que ces plans « préviennent et éliminent de façon appropriée les dangers ou qu’ils [les] ramènent à un niveau acceptable ».

« Tous les intervenants de la chaîne alimentaire » se« partag[ent] » les « multiples contrôles », résume Denis Schryburt, afin « d’atteindre un niveau de salubrité alimentaire plus élevé que l’ancien modèle […] ».

Pour les inspecteurs interrogés, « c’est un virage vers l’auto-inspection déguisé en modernisation ».

Sylvain Fournaise, ancien gestionnaire de l’ACIA désormais vice-président sécurité alimentaire et services techniques à l’entreprise Olymel, estime que la modernisation a rendu le système d’inspection « beaucoup plus efficace ».

« L’ancienne approche était autoritaire […] Je ne crois pas que c’était une bonne utilisation des inspecteurs que de leur demander s’il y a une fuite rouillée sur une structure, affirme M. Fournaise. Les entreprises ont désormais des programmes complets, font elles-mêmes la tournée des bâtiments, identifient les endroits à réparer et font les corrections nécessaires. Si l’inspecteur constate qu’il y a des non-conformités, il a encore la liberté nécessaire pour s’assurer que l’entreprise redresse la situation. »

Le système d’inspection canadien est l’un des plus sains et sécuritaires au monde, tient à rappeler Michael Bolkenius, porte-parole de la ministre de la Santé du Canada, Rona Ambrose. Il ajoute que « tout le monde a un rôle à jouer » dans la sécurité alimentaire.

Marc Garneau, député du Parti libéral du Canada, et Ruth Ellen Brosseau, élue du Nouveau Parti démocratique, demandent au gouvernement de « cesser » de faire « la sourde oreille » pour régler la mésentente. Mme Brosseau demande également au gouvernement de mener une enquête pour avoir l’heure juste sur la situation.