Culture numérique dans le respect des genres

Les femmes sont sous-représentées dans les domaines de la programmation informatique et de la conception de jeux vidéo.
Photo: Eric Risberg Associated Press Les femmes sont sous-représentées dans les domaines de la programmation informatique et de la conception de jeux vidéo.
Ce lundi, et pour deux jours, Montréal est l’hôte d’une conférence internationale sur la participation des femmes dans le domaine de la culture et de la technologie libre, terrain traditionnellement occupé par des hommes. L’Ada Camp, c’est son nom, cherche à faire entendre des voix minoritaires, mais de moins en moins, au nom de l’équilibre des forces, mais surtout du respect.
 

Binaire, mais également sectaire. Le milieu des technologies, tout comme les courants culturels et sociaux qu’elles induisent, carbure depuis des lunes à la surreprésentation masculine.

Il suffit de se brancher pour voir: Gates, Jobs, Zuckerberg, Page, Brin, alouette. Les grandes figures de la réussite numérique ont un sexe dominant, tout comme d’ailleurs les rencontres internationales, les empires du 2.0, les gourous versés dans la programmation informatique, dans le jeu vidéo, dans l’univers du piratage, de la culture quelques années par l’émergence d’un courant féministe dans ses instances de pouvoir, mais également l’apparition de regroupements de femmes séduites par le code, l’univers geek et ses algorithmes et qui ne veulent plus se contenter de rôles de figuration.

« Il y a un changement de cap [dans la culture numérique], lance Sarah Choukah, présidente d’une jeune compagnie de biotechnologie de Montréal, Hyasynth Bio, et figure active du Québec techno connecté sur le présent. Désormais, ce milieu se construit, se définit avec deux réalités plutôt qu’une, celle des hommes et celles des femmes, qui n’ont plus d’autres choix que de se mettre en commun. »

Le processus, inscrit dans des sociétés où le clivage entre les genres va en s’amenuisant, est inéluctable. Et ses visages ne manquent pas de diversité.

Preuve ? Samedi dernier, le groupe FemHack a tenu à Montréal un groupe de réflexion sur les infrastructures permettant l’affirmation d’un « hacking féministe », ces façons de faire passant par le numérique et qui cherchent à s’émanciper des structures du passé. En gros. En février, c’est le Réseau d’étude sur l’histoire des artistes canadiennes qui a donné corps à ce phénomène en prenant part à un Edit-O-Thon mondial sur Wikipedia. But ? Féminiser un peu les contributions dans cette encyclopédie collective où le mâle inscrit son omnipotence, dans la création de contenu, comme dans la gestion et la surveillance des idées qui y circulent.

Sortir de l’ombre

Le reste de l’année, des groupes comme Ladies Learning Code (ces dames qui apprennent à coder, quoi) conjuguent l’art de la programmation à la deuxième personne du féminin, alors que le Studio XX, dont est membre Mme Choukah, explore l’univers de la création et la réflexion en art technologique, entre femmes ou presque.

« L’idée n’est pas de créer des endroits qui réunissent des femmes pour mieux en exclure les hommes, dit-elle. Ces groupes sont surtout des lieux de réflexion sur des pratiques minoritaires, mais également des espaces de création et de travail où les femmes ont envie de socialiser », ce qui n’est pas toujours le cas sur les territoires du numérique occupés historiquement par la gent masculine.

« Il y a un phénomène de meute majoritairement composée d’hommes qui fait de ces milieux des endroits assez machistes et sexistes qui peuvent devenir lourds et difficiles à vivre pour une femme, dit-elle. Qui plus est, le monde de l’informatique, la culture geek, a traditionnellement attiré certains éléments asociaux, dérangés par la présence des autres en général, homme comme femme, qui induisent des relations conflictuelles pouvant effectivement intimider une adolescente souhaitant entrer dans ces cercles. »

Avec l’usage répété des termes « activisme » et « féminisme », dans la révolution sociale et numérique en cours, l’inverse est également vrai, comme en témoignent les réactions parfois virulentes auxquelles font face certaines femmes engagées dans les univers numériques. Les appels à la haine, les propos misogynes qui ont rythmé le quotidien de Zoe Quinn, une programmeuse de jeux vidéo ayant osé dénoncer le sexisme de son industrie en août dernier, résument la mise en tension dans un milieu en mutation. « C’est l’expression d’un certain machisme, reconnaît Mme Choukah, mais pas seulement, c’est surtout l’expression d’un manque de respect que favorise l’anonymat en ligne et contre lequel il faut lutter ». Pas seulement dans une perspective féministe, d’ailleurs.

La transition n’est pas évidente. Mais elle est inéluctable, estime Mme Choukah, qui croit que les esprits n’auront, à l’usage, pas d’autre choix que de se calmer lorsque les intentions des femmes seront plus clairement exprimées. Sans acrimonie ni frustration de part et d’autre. « Il est question ici de développer un milieu, de le renouveler en le mettant en cohérence avec le présent, dit-elle. Il n’y a pas de revanche dans la démarche, pas de volonté de réparer un tort originel qui aurait été fait aux femmes. »

Un peu comme une « mise à jour » de données dans un milieu qui aime abuser de ce concept, mais peine encore à l’apprivoiser lorsqu’il sort des chiffres et des codes binaires pour toucher les humains qui les manipulent.

Sarah Choukah en cinq dates

1985 Naissance à Casablanca, au Maroc.

2008 Découvre la programmation appliquée au monde de l’art avec Processing, un outil de construction d’environnement numérique.

2009 Amorce un doctorat en communication sur le biodesign, le vivant comme médium à l’Université de Montréal.

2013 Donne naissance à Bricobio, le premier laboratoire de biotechnologie communautaire à Montréal.

2014 Fonde et préside Hyasynth Bio, une biotech spécialisée dans la recherche de molécules synthétiques, dont une de cannabis pour application médicale.

Photo: Hyasynth Bio


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