Le public, sa muse

Kylie Minogue, une des muses de « l’enfant terrible de la mode ».
Photo: Moment Factory Kylie Minogue, une des muses de « l’enfant terrible de la mode ».

«Sans la mode, le terme de créateur serait réservé à Dieu », ironisait Anne-Florence Schmitt. Et grâce au diable qui s’habille en marinière, la plèbe a défilé sur les passerelles et entre de nouveau au musée… Par la porte québécoise !

L’exposition Jean Paul Gaultier a débarqué au Grand Palais de Paris le 1er avril dernier, quatre ans après sa naissance au Musée des beaux-arts de Montréal. Et comme s’il n’y avait pas assez du Québec dans cette idée de génie qui en est à son dixième arrêt dans une grande ville du monde, la firme Moment Factory a été invitée à métamorphoser l’escalier des artsdu monument parisien. Le Devoir a demandé à la productrice et à la réalisatrice de nous parler de ce projet fou avec le chouchou de la haute couture française.

« Comme Jean Paul Gaultier tient son inspiration de la rue et des modèles atypiques, nous avons imaginé une espèce d’expérience inversée où le public se retrouve d’entrée de jeu au coeur d’un défilé du couturier », dit la conceptrice de ce dispositif interactif, Léa Behr.

« Le visiteur se trouve à la base d’une fenêtre de huit mètres de haut et il fait son ascension dans l’ambiance sonore d’un défilé de mode », ajoute celle qui raconte avoir aussi joué avec le fer forgé de l’escalier magnifique de ce bâtiment du même âge que la tour Eiffel. En haut des marches, le visiteur se fait prendre en photo et son image est projetée sur une toile immense où elle se mélange avec des motifs et des couleurs « Gaultier ».

Outre l’interaction intuitive et naturelle exceptionnelle qu’on lui connaît dans plusieurs installations, Moment Factory a aussi le secret de l’approche collaborative. « Bien sûr que Jean Paul Gaultier a participé ! dit la productrice Anne Elisabeth Thibault, quand on lui demande comment le tout s’est coordonné avec « l’enfant terrible » de la mode. « Ça allait de pair avec son approche démocratique et créative. Il a aimé qu’on utilise ses motifs et il nous a même incités à en mettre davantage. »

Ce n’est pas la première fois que Moment Factory flirte avec des couturiers. L’entreprise a aussi travaillé avec DomRebel et Browns. « Notre côté glamour est toujours là », dit Anne Elisabeth Thibault, pas peu fière de s’être associée à cette exposition qui a émerveillé plus d’un million de personnes depuis son inauguration en 2011.

Corps digitalisés et tableaux vivants reviennent souvent dans les interventions des deux femmes. Mais à travers la silhouette projetée, interprétée et transformée par Gaultier, ne titille-t-on pas ainsi l’ego du visiteur ? « Nous proposons aux gens de devenir la muse d’une journée, d’être applaudie, adulée, alors, oui, nous étions conscients de l’impact de l’exposition sur eux », dit Mme Thibault. Alors qu’on invoque l’aspect « vidéosurveillance » d’une saisie de notre visage, elle opine : « Nous avons vu beaucoup de gens faire des selfies et partager eux-mêmes leur silhouette en Gaultier sur les réseaux sociaux. Les gens voient des icônes tout le long de l’expo, et nous on leur dit : pourquoi pas vous ? Ils adorent ça ! »

Si, comme le disait Roland Barthes, la mode est « la duperie du sens », Moment Factory réussit à déjouer ceux des visiteurs. En les mettant au centre d’un cirque habituellement réservé aux égéries, la magie opère et tout le monde s’amuse.

Jean Paul Gaultier, aux Galeries nationales du Grand Palais de Paris jusqu’au 9 août 2015.



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