Christiania, ville libre sans voiture et… sans maire

Un homme passe à vélo devant l'une des maisons peintes de Christiania, où vivent en commune libre des centaines de résidants depuis 1971.
Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse Un homme passe à vélo devant l'une des maisons peintes de Christiania, où vivent en commune libre des centaines de résidants depuis 1971.

Imaginez une ville sans voiture, ni police, ni caméra… ni maire ! Ceux qui jugent extrémistes les politiques pro-vélo du Plateau n’ont rien vu. Christiania, enclave anarchiste en plein coeur de Copenhague, exemple unique de « ville libre » autoproclamée, refuse depuis 45 ans de se plier aux lois de la propriété individuelle et de l’économie.

Ce petit concentré d’utopie urbaine en terre danoise tient bon la route, non sans soubresauts. Des émissaires venus de ce repaire de la marginalité viendront parler de leur expérience à Montréal, à l’occasion de la réflexion collective La ville, c’est aussi nous, organisée le 28 mars prochain par Exeko en collaboration avec le Symposium de foulosophie. À cette occasion seront regroupés à la même table urbanistes, citoyens, OBNL, associations de quartier et artistes.

Joint par Le Devoir, Olelykk Andersen, historien et archiviste qui habite la mythique Christiania depuis 25 ans, se fait le chantre de ce modèle de démocratie directe où vivent 650 adultes et 250 enfants. « Tant qu’il n’y a pas de problème avec les voisins, vous pouvez faire tout ce que vous voulez ! », résume-t-il.

L’utopie devenue réalité

Fondée en 1971 par un journaliste militant, la ville libertaire est devenue le havre de groupes de hippies et d’autres citoyens qui ont fait main basse sur de vieux baraquements militaires abandonnés près du port et des remparts de Copenhague. Étendue sur 34 hectares, la commune à moitié rurale proclame que chacun est « responsable du bien-être de la communauté entière ». La propriété y est obsolète et personne n’est propriétaire de son propre logis. Par contre, rien ne peut être décidé sans que les Christianites aient dit leur mot sur la moindre parcelle du quartier.

Concrètement, ça veut dire quoi ? Sans maire ni élus, la collectivité est dirigée par diverses assemblées citoyennes. Réfection des rues, des égouts, des maisons, activités sociales et artistiques : tous les services sont gérés et prodigués par les citoyens eux-mêmes. Des règlements ? Peu ou pas. Toutes les décisions se scellent par consensus, jamais par un vote, peu importe la durée des délibérations. « Si on veut vivre ici, il faut pratiquer la démocratie quotidienne… et cela peut être très long », rigole Olelykk.

Par exemple, le passage d’une voie cyclable planifiée par la ville de Copenhague à travers le quartier a récemment suscité trois ans de délibérations et 20 assemblées animées… sans jamais aboutir à un consensus. « Nous aimons les vélos, mais pas un flot de 7000 bicyclettes par jour qui détruit tout l’esprit du quartier ! », insiste l’historien.

Depuis 1971, seuls les vélos ont droit de passage, les voitures sont boudées. Caméras, policiers, clôtures et gilets pare-balles sont aussi bannis des lieux. Deux robots bloquent en permanence les deux seules entrées du quartier aux motorisés.

Autonome, la commune, reconnue pour ses édifices aux murales colorées, dispose de son propre centre de santé holistique, ses garderies, sa boulangerie, son usine d’épuration, son imprimerie, son cinéma, son journal, son sauna collectif et de nombreux restaurants, cafés et salles de spectacles.

C’est la vente légale de cannabis qui a valu à ce quartier, notamment la célèbre « rue des pushers », de devenir une des principales attractions touristiques du Danemark. Les drogues dures y sont toutefois bannies depuis 1979, la criminalité rampante ayant égratigné les convictions libertaires de plusieurs résidants. « La façon anarchiste de voir la vie, c’est encore ce qui nous guide. Ça ne veut pas dire la violence, mais remettre en cause ce qui existe et chaque génération l’a fait à sa manière », soutien M. Andersen.

Un cirque permanent

François Bellemare, un ébéniste québécois qui s’est ancré cinq ans dans cette ville hors normes dans les années 80, raconte que tout était à faire dans ce quartier aux allures de « Cirque du Soleil permanent », avec ses maisons aux styles éclatées, construites de bric et de broc. Logé avec huit autres adultes et trois enfants dans des roulottes regroupées sur un même terrain, le quotidien s’égrenait au rythme de soupers mitonnés dans la roulotte commune. « Plusieurs logements n’étaient même pas reliés aux égouts. Les gens ont tout fait eux-mêmes. En fait, c’est plus une histoire de pics et de pelles que d’anarchie », rappelle l’ébéniste.

La tolérance a aussi attiré à Christiania toute une faune d’excentriques et d’exclus de la société, palpable au quotidien. « Je connaissais un gars de 200 livres qui était électricien. Il avait la particularité de s’habiller en femme. À Christiania, personne ne lui posait de questions. Ce quartier attire toute sorte de gens vraiment particuliers. »

Tolérée à titre d’« expérience sociale », Christiania la rebelle a vécu depuis plusieurs revers. Elle a perdu son statut de « ville libre » après l’élection d’un gouvernement de droite au milieu des années 2000, qui a failli sonner le glas de la cité idéaliste, trop enfumée au goût des conservateurs. Après avoir tenté de raser ce bastion d’irréductibles, la Ville a consenti à ce que les résidants y rachètent le quartier pour la somme de 14 millions d’euros.

« On n’est plus des squatters. Tous les services sont payés grâce à un fonds citoyen », insiste Olelykk. « On a renouvelé le quartier sans jamais avoir été payés pour ça. On a ajouté de la valeur à ces vieilles baraques en ruines qui sont devenues des monuments historiques protégés », relance-t-il.

Maintenant dépouillée de son statut juridique unique, Christiania dit rester fidèle à ses principes fondateurs, même si le passage du temps a obligé ces citadins utopistes à mettre un peu d’eau dans leur vin. « Maintenant, le grand projet de Christiania est de protéger le quartier contre l’embourgeoisement et de contrôler la situation sur Pushers Street, dit Olelykk. Outre cela, il n’y a pas de projet unique, car chaque voisinage décide encore de ses propres projets et de son avenir. »

 «La façon anarchiste de voir la vie, c’est encore ce qui nous guide. Ça ne veut pas dire la violence, mais remettre en cause ce qui existe et chaque génération l’a fait à sa manière»

Olelykk Andersen, historien qui habite la mythique Christiania depuis 25 ans


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